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Dossier 19: Le Monde ne Suffit Pas (1999)

12 janvier 2022 10 min read

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Dossier 19: Le Monde ne Suffit Pas (1999)

( 10 minutes)

Brosnan mine Marceau

Quotient James Bondien: 5,58
(décomposé comme suit:)

BO: 6/10
C’est toujours globalement un super boulot de la part de David Arnold, mais il manque ici ce qui faisait le (petit) sel de Demain ne meurt jamais. Peut-être cette fois, Arnold a-t-il délivré une copie un peu trop sage et respectueuse. Bizarre pour un second ost.

Titre générique: 7/10
Compo sans doute un poil sous-estimée mais pourtant impeccable à de nombreux points de vue. Shirley Manson, chanteuse de Garbage, totalement intimidée par le fait de jouer pour la première fois avec un orchestre symphonique complet, s’en sort pourtant excellemment bien.

Sequence pré-générique: 5/10

La plus longue de l’histoire de la franchise (14mn19), elle n’en reste pas moins presque anecdotique, si ce n’était le décors principal qui lui sert d’écrin: Bilbao furtivement et surtout la Tamise.

Générique: 6/10

Propre et dans l’esprit de ceux de Maurice Binder, sans pour autant apporter quoi que ce soit de vraiment marquant.

James Bond Girls: 6/10

Le problème, quand on a déjà entendu une interview de Sophie Marceau, est qu’il est quasiment impossible de l’imaginer en fille de magnat international du pétrole, malgré un accent assez propre. Denise Richards a du mal à nous faire croire à son rôle de spécialiste du nucléaire dans son mini-short moulant, et le bon docteur qui donne son certificat à James ne semble pas complètement digne de ce nom dans son rôle d’employée sérieuse du MI6. Une fois tout cela dit, toutes ces jeunes femmes font un bon boulot et surtout ce qu’elles peuvent avec scénario un peu instable.

Méchant(s): 6/10
Marrant de nous faire croire que « Renard » est le seul méchant du film pendant toute sa première moitié. Sa relation avec Elektra manque, là encore, d’un poil d’épaisseur pour vraiment nous faire croire à toute cette histoire.

Cascades: 5/10
Plat, déjà vu, ou un poil hawak. La séquence de hors-bords n’est pas complètement ébouriffante (ou rappelle les sombres heures de RogerMoorisme comme dans la traversée du restau), celle du ski semble avoir déjà été vue 15 fois (a la nouveauté de machin volants munis de parachute près) et puis… le reste est somme toute assez banal.

Scénar: 5/10
Amusant de constater la béance entre les intentions des scénaristes (et Michael Apted) et le résultat. Mais nous détaillons tout ceci plus bas.

Décors: 5/10
Tristouilles, comme ce palais de Bakou qui pourrait être situé n’importe ou sur la planète, ces raffineries sans âmes ou cette usine de caviar en rondins de bois. Même Istanbul ne sert que de carte postale lointaine, ce que Bons baisers de Russie ou Skyfall ont pris complètement à revers en faisant de la ville un personnage de l’histoire à part entière. (mais là encore, il y des explications)

Mise en scène: 6/10

Vic Armstrong est un toujours aussi efficace réalisateur de la seconde équipe, difficile de reconnaitre une patte quelconque dans le boulot d’Apted.

Gadgets: 4/10
Du déjà-vu (voiture télécommandée, montre grappin) et du bêtement efficace (la veste bulle). Bof bof.

Interprétation: 6/10
Pas toujours facile de jouer le héros torturé quand le scénario te vend du papier-mâché pré-cuit aux enjeux bouillis. Sérieusement, Sophie croyait que Pierce n’allait pas tirer ? (alors qu’il aurait pu d’ailleurs juste lui mettre une baffe et lui arracher son talkie ?)

JAMES BOND ROUTINE:

– Drague: Pas vraiment de difficulté pour James qui emballe la doctoresse mollement, qui se fait cueillir par Elekra comme un lapin de six semaines, et qui, comme d’hab, devient proche de la deuxième figure féminine du film sur la durée, en la charmant avec ses talents de combattant survivaliste.
– Plus loin que le bisou ? Yep, 3 fois sur 3, on peut raisonnablement estimer qu’il tient là une sacré moyenne.
– Bravoure: Se faire éjecter d’une écoutille pour rentrer dans la suivante (exactement au-dessus du méchant qui besogne) en comptant sur sa partenaire pour ouvrir cette dernière dans le bon timing, alors qu’elle est submergée par des vagues qui remplissent le sous-marin, c’est beau.
– Collègues présents: Non. Mais on évoque 009, qui a placé la balle dans le cerveau de Renard. Au-delà de 7, les 00 ne savent pas terminer le boulot, c’est bien connu.
– Scène de Casino ? Oui, et à Bakou, messieurs-dames. Où règne une assez sale ambiance, cela-dit.
– My name is Bond, James Bond: Deux fois ! Une fois à Elektra, et une fois à Christmas ! Quel gourmand, ce James.
– Shaken, not stirred: Oui, et dans le casino, tant qu’à faire.
– Séquence Q: Qui introduit un John Cleese bouffon et sans vraie valeur ajoutée. Par contre, c’est celle où Desmond Llewelyn tire sa révérence en disparaissant avec un « always have an escape plan » comme conseil ultime. Desmond mourra peu de temps après sa scène (voir plus bas).
– Changement de personnel au MI6: Le personnel reste stable si ce n’est l’arrivée de « R », donc.
– Comment le méchant se rate pour éliminer Bond: Une chaise munie d’un cabestan avec laquelle la méchante prend beaucoup trop son temps.
– Le même méchant tue-t-il un de ses sidekicks ? Non, pas cette fois. Ils s’aiment, vous comprenez ? Par contre, Valentin Zukovsky (Robbie Coltrane) le fera avec son second.
-- Nombre d’ennemis tués par James au cours du film: 20
– Punchline drôlatique après avoir éliminé un adversaire ?
« manquer ? Jamais ! » (ce qui est la meilleure traduction du « I never miss » de James qui répond à la conviction d’Elektra qui est sûre qu’elle lui manquera s’il la tue).
– Un millésime particulier demandé ?
Non
– Compte à rebours ? Il y en a quand même deux, histoire de faire le job, mais assez rapides et furtifs. Celui qui est exposé à M ne servira d’ailleurs pas vraiment.
– Véhicules pilotés: Un mini hors-bord, des skis, une voiture, et un peu de sous-marin. Service minimum.
– Pays visités: Espagne, Ecosse, Azerbaïdjan, Kazakhstan, Turquie et Mer Caspienne. A défaut de bien raconter quelque chose, on se ballade.
– Lieu du duel final: Un sous-marin au nez pointé dans le sol sableux. Mouais.

PRÉ-PRODUCTION

C’est cette fois Barbara Broccoli qui présente l’idée de départ du James Bond 19. En regardant l’émission Nightline sur ABC, qui parle des gisements inexploités dans l’ancienne Russie, et les enjeux phénoménaux qui en résultent, elle pense tenir un point de départ intéressant. Sans préciser toutefois que proposer un personnages-clef l’intrigue venant de perdre son père est forcément quelque chose qui la touche (on se rappelle que son propre géniteur, producteur historique de la saga, est mort pendant la production du Bond précédant). On imagine donc que la aussi, l’inspiration vient sans doute de la productrice. En tout cas, quand elle se rend compte que Bakou, qui compte parmi ces nouvelles places fortes du développement international à venir, s’est déjà doté d’un casino, elle se dit que tout est réuni pour y envoyer Bond.

Les deux scénaristes embauchés (Neal Purvis et Robert Wade) n’ont jamais travaillé pour la franchise, et, désireux de faire mieux que tous les prédécesseurs, décident de commencer par regarder les 18 films existants dans la salle de projection historique de MGM, en utilisant des copies privées. Ils tirent deux idées de Au service secret de sa Majesté (greatsest Bond ever ?): 1) Bond amoureux (bon, ça a été plus souvent utilisé qu’on semble le croire) et 2) ils tirent de la devise de la famille le titre: le monde ne suffit pas (« Orbis non Sufficit »).

Avant…

Michael Apted vient d’un univers très différent de celui des Bond. Il est à l’origine, par exemple, d’une série de documentaires sortant tous les 7 ans qui suit un groupe de citoyens britanniques (entre 14 à 63 ans, série débutée en 1964 et toujours en cours). Il s’agit d’un nouveau réalisateur dans l’univers Bondien, comme pour les trois film précédents. Il souhaite donc une histoire plus complexe, avec moins d’action et des personnages plus humains, le tout dans un contexte plus réaliste. Il veut aussi que Bond se montre plus intelligent dans le cadre d’une enquête plus sérieuse. Il est amusant de voir qu’au fil des versions (certes moins nombreux que dans l’extravagante pré-production liée à Demain ne meurt jamais), cette volonté de départ va peu à peu presque entièrement se dissoudre. En tout cas, il ne veut pas renier ses principes et laisser entendre qu’il se serait vendu pour la série, et prouver qu’il peut apporter quelque chose de différent.

Il fait intervenir sa femme Dana Stevens, et c’est cette dernière qui développe l’idée du kidnapping de M, pour contribuer à développer l’aspect humain des choses. Avec ces différents ajouts, Broccoli et Michael C. Wilson se rendent compte que Bond est trop en retrait. On fait donc de nouveau appel à Bruce Ferstein, qui avait déjà officier sur les JB 17 et 18, en jouant notamment aux script-doctor sur Demain ne meurt jamais… Il remet l’action au premier plan, et du coup le découpage général peut se résumer comme suit: Purvis et Wade ont fourni l’histoire originale, la femme d’Apted s’est concentrée sur Elektra et M, et Ferstein sur James. Au vu du résultat, presque moins homogène que le film précédent (pourtant accouché dans des conditions bien plus dantesques) pas sûr que cette vision à plusieurs mains soit un gage de réussite…

Wilson (co-producteur) est en tout cas persuadé que Brosnan a une palette suffisante pour développer le personnage de Bond dans un registre bien plus sombre et humain , ce qui permet de tester des choses différentes. Le casting s’étoffe rapidement avec des acteurs qui vont vite faire l’unanimité autour d’eux (aussi bien Marceau que Carlyle), et Llewelyn, des plus en plus incapable de réciter un jargon technique à 95 ans, obtient enfin gain de cause: on lui adjoint un assistant, qui ne sera autre que John Cleese, ex Monty Python.

La production se prépare sans à-coup, ce qui est, la encore, l’exact opposé du film précédent. Les Studios Pinewwood, qui sont historiques pour les films de l’espion le plus célèbre du monde, sont cette fois disponibles (pour la première fois depuis Tuer n’est pas jouer, -même s’ils avaient pu faire un rapide saut pendant Demain…-) et les repérages en Azerbaïdjan font l’unanimité, entre autre pour la diversité de ses paysages.

On le voit bien, dans sa préparation (et même pour le tournage à venir), Le Monde ne suffit pas est l’exact contraire de son prédécesseur…

… après

TOURNAGE

Même s’il laissera la mise en scène de toutes les scènes d’action au désormais vétéran Vic Armstrong, Michael Apted aime aussi Bond pour ses cascades réelles (rien -ou presque- n’est fait en CGI) et ses décors trouvés sur place. Il supervise donc les scènes d’action tout en laissant Armstrong déployer son savoir-faire. Le tournage s’étale de janvier à juin 1999, et ce sont comme d’habitude les moments d’action qui prennent le plus de temps à capter: à titre d’exemple, la scène de poursuite dans la neige (tournée à Chamonix) a mobilisé 170 personnes sur 4 semaines.

A la suite d’explosions dans la ville (à la suite de la capture du fondateur du PKK), Istanbul sera très peu utilisée pour le tournage, et on se contentera de plans d’ensemble. Du coup, même les autres plans prévus en Turquie (pour simuler le Kazakhstan) sont finalement tournés en Espagne.

Sur le plateau, les acteurs sont heureux. Judi Dench est ravie de pouvoir retrouver sur la longueur cette équipe qu’elle compare à une troupe de théâtre: elle bénéficie 14 jours de tournages contre 3 et 5 sur les deux précédents tournages. Robbie Coltrane, qui joue le même ex-agent russe reconverti dans le grand-banditisme que dans GoldenEye est très apprécié, même s’il rend la tâche difficile à Goldie, qui incarne son bras droit: sa façon de lâcher une grosse vanne avant toutes les prises donne du fil à retordre à celui qui doit passer pour un gros dur.

Notons que la scène ou Elektra torture James avec sa chaise munie d’un cabestan a été inspirée par Bons baisers de Russie, quand un critique de l’époque avait utilisé la formule « sexe et sadisme pour toute la famille ! ». L’équipe de scénaristes a essayé de retrouver l’esprit de ce Bond première période. Dernier fun-fact: Nick Finlayson, en charge du département des effets spéciaux a été surnommé « le vrai Q » en raison de son talent à transformer les souhaits de ses producteurs et scénaristes en réalité.

Et comme on est pas contraints de finir avec une dead-line impossible comme pour le JB18, la production se paye même le luxe de finir avec 20 jours de retard.

POST-PRODUCTION

David Arnold est rappelé pour la bande originale, et il reste plus que jamais respectueux de son rôle essentiel: il sait que c’est aussi la musique qui fait que Bond n’est pas une série d’action comme les autres. Pourtant, il doit composer avec ce qui lui ai demandé, en ajoutant toujours plus de thèmes basiques du héros. Il fait appel à Shirley Manson pour la voix du générique, dont les paroles sont écrites par Don Black, parolier historique de la franchise.

Les pré-projections se passent très bien, ainsi que l’avant première, qui a lieu à Westwood, en Californie.

Un mois plus tard, le 19 décembre, Desmond Llewelyn, le Q historique, est victime d’un accident sur l’autoroute et mourra à l’hôpital peu de temps après. S’il n’était pas apparu dans tous les films (il n’est pas dans le tout premier, Dr. No, ni dans Vivre et laisser mourir), il avait jusque là joué avec tous les acteurs incarnant l’espion. Une vraie page se tourne.

LA CAUSERIE FINALE AU COIN DU FEU D’ONCLE NESS


(enfin, du brasier, plutôt, puisqu’il s’agit d’un pan des murailles chines qui vient d’exploser derrière lui, mais heureusement, il pourra protéger sa collègue espionne canadienne, qui commence à être farouchement amoureuse de lui, en s’enfuyant avec elle à l’issue d’une poursuite en moto palpitante.)

L’écart entre les intentions initiales et le résultat final est donc déconcertant.
Apted voulait un une enquête complexe qui challenge les capacités de Bond, et nous voilà devant un film où notre héros se lève en pleine nuit pour soudain, et sans autre raison qu’une inspiration géniale, suivre le chef de la sécu de son amante du soir, au moment précis où ce dernier effectue l’action qui précipite la suite de l’intrigue. Il voulait un contexte plus réaliste, et les méchants continuent à opérer de la manière la plus stupide des manières (la tueuse dans son bateau cigare, les hommes dans leur moto-neiges volantes). Il voulait des scènes où l’humanité des personnages soient plus présents à l’écran, et nous voilà devant une histoire d’amour à peine moins crédible que celle de Mourir peut attendre.

Il est tout aussi amusant de découvrir que les scénaristes comptaient surprendre leur audience en révélant qu’Electra était la vraie méchante qu’à la moitié du film. Y a-t-il un seul James Bond où le méchant n’est pas le (ou la) président(e) de la méga-compagnie à laquelle s’intéresse l’espion ?
Dans ce contexte global assez morose, la présence de scène d’action à la limite de l’insipide ou de la redite confine à l’ennui.
La façon dont les créateurs ont essayer vainement de retrouver l’esprit de certains anciens Bond est tout aussi triste.

L’avenir de la saga Bond est suspendu à un fil…

Un peu perdu et sans ligne directrice, le pool de scénaristes effectue une série de tentatives qui manquent cruellement de consistance, avant complètement se perdre dans l’opus suivant (?), et avant un reboot salvateur.

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