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Get Back: ainsi étaient-ils

2 décembre 2021 7 min read

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Get Back: ainsi étaient-ils

( 7 minutes)

Mais qui sont ces gens ?
Qui sont ces quatre jeunes types de presque 30 ans qui nous sont montrés ?
On nous dit qu’il s’agit des Beatles, groupe célébrissime des années 60.

Mais ce n’est pas possible. Il y a trop de différences entre le film Let it Be de 1970, les nombreuses interviews données par tous ceux qui les ont côtoyés, ou l’infinie littérature qui a été produite sur les derniers mois de groupe pour que cela puisse correspondre, de près ou de loin, à ce que nous voyons à l’écran.

On connaît le talent de conteur de Peter Jackson, sa capacité à émouvoir avec des personnages simples, à illuminer ses images, mais le tour de magie semble ici un peu gros.
D’autant qu’on rentre dans ces presque huit heures de confinement avec une pointe d’appréhension.
La durée interroge, le sujet questionne. Le moins bon album de la deuxième partie de la carrière des Beatles mérite-t-il une si longue introspection ? Devra-t-on entendre en boucle quelques-uns des morceaux les plus poussifs des Fab Four entre deux prises de becs mesquines rabaissant les demi-dieux de la pop musique au rang de lugubres pantins de la télé-réalité filmés H24 dans un bocal propre à rendre claustrophobe le plus acharné des aficionados du gang de Liverpool ?

Thanks Pete. Great job, again !

Le choix de la durée (presque huit heures, donc, sur près de 60 de prises de vues de l’époque) s’impose pourtant avec évidence au fil des épisodes. Si c’est par le montage et les choix éditoriaux que la magie Jacksonienne opère, c’est -entre autre- parce qu’il est presque impossible de tricher sur une aussi longue durée, quand autant de moments édifiants de ces 22 jours s’accumulent. Dès les premières minutes, la durée du documentaire rassure, avant de ravir.
L’enfermement devient immersion, l’accumulation se transforme en intimité.

On nous avait dit que les types ne se supportaient plus et avaient perdu tout plaisir à vivre ensemble.
On voit pourtant des potes presque toujours joyeux, aux yeux moqueurs, qui enchaînent les blagues potaches et les calembours nourris à nonsense british incomparable. Ils détournent, ils enchainent, ils s’esclaffent. Littéralement tout le temps.
(John: « everybody has a hard-on…« , Paul: …except me and my monkee !« ).

On nous avait expliqué que les gars étaient à bout de souffle, presque secs, incapables de jouer ensemble.
On découvre quatre musiciens qui passent leurs journées à inventer devant nos yeux ébahis un fragment de la bande-son des 50 ans qui suivent. Paul fait naître les premières notes de Get Back juste comme ça, un petit cadeau des dieux venu se déposer son manche d’Hofner, nous transformant en témoins médusés et ébahis. On entend George nous expliquer comment l’émission de la BBC de la veille lui a inspiré une petite valse immédiatement baptisée « I Me, Mine« . On entend les premiers accords de Let it Be pendant qu’à côté ça discute intendance et scénographie, dans une indifférence générale.
Casual genius…

Stupéfaits, on découvre que la presque totalité d’Abbey Road, chef-d’œuvre ultime à venir, est déjà sur les claviers et les manches, emporté par un flot d’improvisations verbales. Que, disséminés au fil de jours et des humeurs, les carrières solo des quatre prodiges flottent entre les prises (Jealous Guy, Teddy Boy, All things must Pass, Isn’t it a Pity, et tant d’autres embryons…), nous rappelant que des tonnes d’artistes depuis cette époque se seraient coupé une jambe ou auraient tué père et mère pour trouver l’inspiration d’un tiers de ce qui est proposé ici en une journée.

Ben ouais, les gars. On parle de vous…

On nous avait raconté que Yoko avait provoqué l’implosion de l’unité du groupe. Si la blessure fatale avait été ouverte pendant les sessions du double blanc, le diagnostic a été depuis longtemps posé par les principaux intéressés qui, avec le recul dont ils sont capables, ironisent et composent avec l’inévitable. Paul blague sur ce qui sera dit sur le sujet dans 50 ans avec une acuité mordante, avant de résumer la situation avec lucidité et chaleur « si on demande à John de choisir entre Yoko et nous, ça sera Yoko, et c’est parfaitement normal. On ne doit donc jamais s’engager dans cette voie. ».
Peu avant que le couple n’entame une valse endiablée sur la nouvelle compo du petit frère George. Parce que oui, Yoko hurle et braille dès qu’on lui tend un micro (ce qu’elle fera durant de bien trop longues années), oui, Yoko est souvent étrange (comme quand elle lit « the Beatles complete works » pendant que son amoureux jamme avec ses potes), mais ici Yoko ne s’impose pas plus que tous ceux – très nombreux- qui gravitent perpétuellement autour des musiciens.
Certains avaient même émis l’hypothèse que Get Back, le morceau, avait été écrit contre l’artiste japonaise, et qu’à chaque refrain, Paul la fixait droit dans les yeux pour qu’elle comprenne le message. Alors que Jackson contextualise parfaitement les décisions gouvernementales de l’époque, déjà peu propices à une immigration heureuse.

On nous avait proposé l’hypothèse de gars essorés et peu sûrs de leur talent pour rationaliser une production brute (avant que Phil Spector ne mette ses oreilles et ses doigts aventureux dans cette tambouille disparate). Alors qu’apparaît ici avec évidence un simple manque de direction globale pour un projet mouvant. Un flou de compromis qui n’eut comme seule colonne vertébrale la volonté de répéter des morceaux pour un concert. Ce qui les éloignait de la façon qui avait été la leur de subjuguer le monde depuis plus de trois ans, en se délestant des techniques d’enregistrement folles qu’ils avaient contribué à développer, pour transformer à jamais la face de la musique pop.

Parce que la pression de leur propre légende, ils semblent assez bien la vivre, en interne: jusqu’à la veille du fameux concert sur le toit, on s’interroge sur la suite. A trois jours de la fin, on continue à divaguer sur des reprises qui leur rappellent l’époque Hambourgeoise. Jusqu’au dernier moment, on invente des personnalités loufoques pour parodier des lyrics qui n’ont pas encore séché entre les mains du brave Mal, éternel roadie au sourire inaltérable.

On nous avait présenté John sous l’emprise constante de stupéfiants, incapable de se connecter à ses anciens camarades d’épopée. On constate rapidement que, une fois le projet lancé et revenu à des proportions humaines, le visage s’illumine, l’œil pétille et le verbe fuse. La surexcitation remplace à l’amorphie, et le plaisir de jouer ensemble emporte tout. Et on se marre avec lui presque à chaque intervention.

On nous avait vendu l’histoire des mecs incapables de la moindre spontanéité, prêts à se poignarder dans le dos à chaque faux pas, et enfermés dans des bulles hermétiques. On se retrouve au cœur d’une conversation hallucinante captée par des micros dissimulés dans le pots de fleur de la cafétéria de la toute jeune maison Apple, où, pour la première fois John et Paul s’expriment sans imaginer une seconde être espionnés, exposant avec sérieux et alacrité les problèmes qu’ils doivent affronter, afin de pouvoir surmonter l’obstacle qui vient de se dresser. L’instant est aussi unique que sidérant.

On comprend alors que les forces centrifuges sont trop fortes pour que ciment désormais ébréché de leur amitié résiste. Que le plaisir de jouer est toujours intact, la complicité sans doute éternelle, mais que cela ne suffit plus. Paul peut alors lire les articles trempés dans le vitriol de la presse people exposant les vicissitudes supposées de chacun dans une improvisation désabusée. Avant que George ne regrette qu’il ne leur soit impossible de proposer leurs propres effigies à ces vautours pour qu’ils puissent y planter leurs aiguilles enduites de mensonges.
La fin est là, qui rôde, et ils en sont tous les quatre conscients, l’évoquent comme prochaine et inévitable, mais la regrettent dès que les amplis sont branchés. Sauf peut-être George, qui n’en peux plus de retenir les innombrables compositions qui attendent l’approbation trop rare de ses deux grands frères.
L’ombre fatale d’Alan Klein s’étend déjà sur le bâtiment, les inepties de Magic Alex en fendillent les fondements. La foule des accompagnateurs, pour bienveillants qu’ils soient individuellement, contribuent à en disjoindre les briques.

On nous avait décrit des gars tournant en vase clos, on tombe sur une visite de courtoisie qui se transforme en embauche foudroyante. Billy Preston incarne sans doute le plus spontané et le plus génial cinquième Beatles de toute l’histoire du groupe. A peine ses doigts se sont-ils posés sur son Fender Rhodes que les morceaux deviennent évidents et définitifs.
On avait enfin essayé de nous décrire George comme un dandy sur le tard, alors qu’on constate avec consternation la collection de chaussures la plus déprimante de l’histoire de la musique moderne. Et ce n’est pas le moins infâme de tous les mensonges exposés ici.

Au fond, la seule chose frisquette du doc, c’est bien le temps anglais…

Peter Jackson a réalisé un boulot titanesque, pédagogique et fluide, éclairant les zones d’ombres, exposant les contre-champs, développant les clichés, sous-titrant sans lourdeur les insides, offrant les références sur un plateau d’une générosité confondante.

Dans une interview donnée à Stephen Colbert, il compare le destin du groupe avec lequel il vient de passer les 4 dernières années de sa vie à celle de Frodon à la fin de son périple. Des types qui ont accompli une tâche titanesque qui les a transformés à jamais, conscients à cet instant de leur vie qu’ils n’ont plus leur place dans un monde qu’ils ont contribué à bouleverser.
C’est sur ce constat déchirant et magnifique que nous finissons cette trilogie assez titanesque, plus heureux que tristes, parce que le réalisateur néo-zélandais nous a permis de voyager un -finalement- trop court- moment avec eux, nous faisant le cadeau inestimable de découvrir une facette bien plus lumineuse que ce que nous pensions du plus grand groupe de pop de tous les temps.
Ce cadeau, pour tous les admirateurs du groupe, est inestimable.

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