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Chroniques de la mort du disque – Chapitre 4

Oct 12

Chroniques de la mort du disque – Chapitre 4

( 6 minutes)

2008: Le gaming rentre dans la partie

Il faut que tout change pour que rien ne change (1), et c’est ainsi que la course en avant est devenue une course folle. Davantage de compiles bas de gamme, encore plus de pubs racoleuses, en une recherche frénétique de profits immédiats avant le déluge. L’ensemble des majors s’est jeté tête baissée dans la lutte contre le piratage, produisant en série des CD dont beaucoup ne pourront jamais être lus sur certaines platines ou autoradio de grandes marques de clients vertueux, supporté dans ce combat douteux et d’arrière garde par certains mastodontes craignant une baisse de leur train de vie fastueux. D’autres artistes, au contraire, tentent la pari de l’intelligence et le réussissent. Fin 2007, Radiohead lance son nouvel album en téléchargement libre, laissant aux fans le soin de payer la somme qu’ils estiment juste pour l’obtenir. Deux visions radicalement différentes de l’industrie de la musique qui, ce n’est finalement jamais une surprise, finira par pencher du côté de l’imagination plutôt que celui de la répression.

Il faut que tout change pour que rien de change, et donc on bouleverse les têtes de gondoles. L’apparition des plateformes de type mymajorcompany (toujours en 2007) va provoquer de faux espoirs, en faisant croire que le fait d’éviter les fourches caudines des majors et leurs directeurs marketing devenus tout puissants permettra de donner un nouveau souffle à la création. La première star qui va émerger de l’auto-financement des fans s’appelle Grégoire. Vous parlez d’un renouveau. Cette recherche effrénée d’un nouvel essor se traduit rapidement par le grand écart qui va rapidement se creuser entre les ventes grands publics d’albums de l’année 2008 (Maé, les Enfoirés, Johnny, Coldplay, Renan Luce…) et le palmarès des rédactions rocks qui dériveront, de plus en plus, vers des sélections pointues qui auront de plus en plus de mal à marquer durablement les esprits et l’histoire.

Il faut que tout change pour que rien de change, et pourtant, chacun le sent, cette maxime universelle et intemporelle ne pourra pas s’appliquer à l’univers de la vente physique de musique. Malgré les efforts de tous, le métier de disquaire semble désormais voué à rejoindre celui des allumeurs de réverbères ou des poinçonneurs des lilas plutôt que n’importe quel métier d’avenir. Depuis deux ans, les annonces de fermetures de chaines de magasins aux états-unis et en Angleterre douchent fraichement les espoirs des derniers optimistes. D’ailleurs jamais en reste quand il s’agit de faire de la récup’, Universal va distribuer le DVD qui relate le malheur d’un de ses anciens partenaires.

Il faut que tout change pour que rien ne change, aussi, tout ou presque a changé depuis mon arrivée dans le magasin de centre-ville de Pau. Un an après ma prise de poste, je change de directeur (en passant du pire au meilleur) et le magasin change d’adresse, ce qui n’est pas une mince affaire. La ville a courbé l’échine pour mieux se faire frapper par la malédiction des agglomérations de 100.000 habitants, dont aucun travaux de piétonisation ou de ré-installation du tramway ne pourront jamais aider à se défaire. Inexorablement, l’hyper-centre se vide de ses commerces et de ses badauds, au profit de périphéries sinistres mais aux parkings accueillants. Le palais des Pyrénées est somptueux, mais il ne relance aucun commerce qui s’y installe. Pensez si la vente de disques avait la moindre chance de bénéficier d’un trafic allant en s’amenuisant…

Pourtant, à l’intérieur, ça continue à bouillonner. Anaïs (2), si sensible aux problèmes de virilité de ses proches, sera délicatement plongée dans les eaux savantes de la très féminine librairie pour en ressortir vaillante et gaillarde comme s’il s’était agi d’un banc de piranhas. Ce premier test est révélateur: on ne mélange pas impunément disquaires et libraires sans précautions préalables.
Et quand ce ne sont pas les clients qui nous étonnent, ce sont parfois les renforts qui nous stupéfient: à l’occasion d’un stage, nous accueillons un des premiers participants (et vainqueur ?) des championnats de France de Air guitar. Il faudra longuement se faire prier pour avoir droit à une démonstration, forcément un peu décevante sans les ors de la scène.

Il faut que tout change pour que rien ne change, c’est sans doute la raison pour laquelle un curieux arbitrage a été rendu lors de la validation des plans du nouveau magasin. On a ainsi décidé de réintroduire un forum, qui avait été abandonné dans l’ancienne boutique, à l’occasion d’un agrandissement du secteur librairie (Pau se montrant en cela précurseur de la décennie nationale à venir). Mais donc, cette fois, on décide de re-créer cet endroit, qui accueille majoritairement les musiciens pour leur proposer un espace pour jouer devant un public. Histoire d’éviter, comme ça avait été le cas jusque là, que des artistes tels que Sanseverino ne jouent (d’ailleurs merveilleusement bien, dans l’exemple précis) au milieu de l’allée centrale du magasin, au centre des allées et venues des badauds parfois incrédules et inattentifs.
L’idée de réintroduire cet espace est d’autant plus audacieuse qu’on le sent bien, les chargés de communication qui leur donnent vie sont une race dont la disparition commence à être évoquée. Ces curieux personnages (en général majoritairement féminins mais ici d’un genre plutôt tout à fait masculin, et même trapu et velu) ne s’occupent en effet que de l’image de nos commerces de centre-ville: partenariat avec les évènements locaux, rencontres avec les écrivains, théâtralisation des opérations commerciales, communications interne et externe locales, et, donc, organisation des concerts dans les forums. L’idée est très naturellement en train de germer en haut-lieu de commencer par centraliser ce genre d’activité (une personne pour plusieurs points de vente) avant d’envisager une éventuelle étape suivante, plus radicale. Devant la baisse drastique de ressources comme celles que pouvaient apporter le disque et le DVD, on commence en effet à réfléchir à réduire tout ce qui ressemblerait à une dépense inutile. Dans ce contexte, ce qui ne concerne que l’image est donc tristement mais naturellement concerné.
On recrée donc un forum, mais on a l’intuition rapide que cet endroit (qui va entre autre permettre à un groupe musical constitué de directeurs de la région sud de se produire, lors de l’inauguration) n’est pas destiné à un avenir brillant et durable. Pour preuve, on y a installé deux distributeurs de boissons et des fauteuils design, pour servir d’espace café lorsque personne ne s’y produit. Et rapidement, le chargé de com’ qui comptait parmi mes amis chers, se verra proposer un double poste (comme nous l’avons connu avec le livre et le disque) en récupérant le service client et sa cohorte de gentilles hôtesses de caisse et d’accueil. La encore, nous sommes, dans le pays basquo-béarnais, plutôt précurseurs.

Il faut que tout change pour que rien ne change et enfin, le plus gros bouleversement va donc concerner les disquaires. Parce que donner double de boulot à leur chef n’est pas très spectaculaire, il n’y a pas de raison de ne pas leur fourguer entre les pattes un truc auquel ils ne comprennent rien pour une grande majorité, histoire d’assurer malgré eux leurs arrières. C’est donc ainsi que nous récupérons, en provenance du rayon informatique, le secteur jeux vidéo, pour l’occasion rebaptisé gaming. Si l’intention est louable, la mise en application prendra des mois, pour une raison finalement assez simple. Depuis quelques temps déjà, les départs ne sont souvent pas remplacés, et ce ne sont pas les disquaires les plus jeunes et les plus dynamiques qui peuplent désormais nos magasins. Sans faire d’amalgame hâtif, il n’est pas totalement incongru d’affirmer que dans ces conditions, ce sont souvent les moins technophiles et gameurs qui restent parmi nous. Pour ne rien arranger, la gestion informatique des jeux est un univers entièrement nouveau à appréhender, et il faut donc des mois de formation et d’accompagnement pour que les spécialistes de Joao Gilberto, Beethoven ou Captain Beefheart sachent répondre à peu près convenablement à la question du choix judicieux entre une toute nouvelle PS3, une X-box ou tiens, une Wii.

Il faut que tout change pour que rien ne change, et après 5 ans au pays des piments d’Espelette et de l’izarra, des fêtes de Bayonne et de la chocolatine (où je côtoyais, au cours de nombreux déjeuners -très- arrosés un ami de mon fils ainé de l’école de rugby, aujourd’hui en équipe de France du même sport) une opportunité se présente à moi pour rejoindre la région de Marseille, où j’ai passé une partie de ma jeunesse et l’intégralité de mes études, et ou surtout, je fus le membre d’un trio power rock qui a la bonne idée de continuer à se produire. Malgré la réticence initiale de ma douce moitié, avec qui je viens d’avoir un quatrième petit monstre, la chose se concrétise rapidement, et je me jette la tête la première dans ce qui restera -très logiquement- comme la période la plus échevelée de ma carrière.

Marseille. Son centre Bourse à deux pas du vieux port, ses gainchous et ses frapadingues, clients comme collègues.
Mais ceci est un autre chapitre.

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(1) faisait dire l’auteur du Guépard Giuseppe Tomasi Di Lampedusa à son héros, le prince Salina, magnifiquement porté à l’écran par Visconti sous les traits de Lancaster
(2) Voir chapitre précédent


Chroniques de la mort du disque

Chapitre 1 – 1994 La fête est finie

Chapitre 2 – 1999: Ariane perd le fil

Chapitre 3 – 2004: le périmètre s’étend, l’espace se rétrécit

Chapitre 4 – 2008: Le gaming rentre dans la partie

Chapitre 5 – 2011: La fin des reprès

Chapitre 6 – 2013: le plan social

Chapitre 7 – 2015: Il est Deezer, le magasin ouvre ses portes

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