Dossiers 5 min

Chroniques de la mort du disque – Chapitre 5

Oct 12

Chroniques de la mort du disque – Chapitre 5

( 5 minutes)

2011: La fin des reprès

“Tu vois, ici, c’est sans doute le seul endroit en France où il faut expliquer à un client qui fait une demande de crédit que non, un avis d’expulsion ne constitue pas une attestation de domicile…” m’annonce, goguenard, le responsable de l’organisme de crédit détaché auprès de notre enseigne, le premier jour de mon arrivée à Marseille.

Marseille et sa région.

Je me suis donc jeté, à la seconde où cela a été possible, sur l’occasion de retrouver le décors d’une partie de mon enfance et de mes années étudiantes. La joie de revenir, c’est aussi parce que j’aime la folie de l’endroit. Et question folie, découvrir la ville sous un aspect professionnel n’atténue rien, bien au contraire. Ici, tout le monde est saisi d’une (plus ou moins) douce folie: le directeur, les collègues, les vendeurs et surtout les clients.

Le patron du magasin qui m’a embauché, l’a fait à la suite d’un entretien qui s’est déguisé en repas au restau. Le type est un fondu de planches à voile qui t’annonce régulièrement que sa présence du lendemain est tributaire du vent qu’il fera, et est capable de foudroyances spectaculaires, comme celle d’intégrer dans une présentation une phrase que tu lui cites, trois minutes avant une réunion plénière d’un peu plus de cent personnes, pour en faire son introduction, parfaitement raccord avec ce qui va suivre.

Le reste de l’équipe d’encadrement est constituée d’une bande d’expatriés, soiffards patentés, qui détestent la ville et semblent boire pour oublier qu’ils bossent à deux pas du vieux port. Parmi eux, un jeune illuminé (qui aime la ville, lui) entre régulièrement dans mon bureau pour pousser un vagissement Elvissien talentueux. J’apprends rapidement que non seulement le garçon a entamé une carrière de chanteur, qu’il a même sorti deux albums, mais qu’en plus je le connaissais indirectement pour avoir intégré une de ses chansons aux compilations que je concocte pour mes enfants, au milieu des Brassens, Lapointe, Ferrer, Fabulous troubadours ou autres Rita Mitsouko. Un choc. Qui en précède tant d’autres.

Du côté clients, c’est un feu d’artifice, tiré depuis le cœur de la cour des miracles.

Les gainchous, nos frapadingues aux visites quotidiennes, se comptent cette fois par paquets de dix. Quand ce n’est pas effrayant, c’est si amusant que les vendeurs et moi allons bientôt constituer un petit tableau excel pour répertorier chaque cas, avec pas moins de dix critères de dingueries (tenue, clarté d’élocution, déplacement dans l’espace, cohérence du discours, sujets obsessionnels…). Certains atteignent la note stupéfiantes de 7 sur 10.

Il y a “billets bleus“, qui nous demande à chaque fois si le billet qu’il tient en main suffit à acheter le disque qu’il veut emporter chez lui. Il y a cet autre, que je crois un moment télécommandé, quand les collègues me décrivent toutes les actions qu’il va accomplir: s’approcher du panneau à coffrets intégrales, s’emparer de l’une d’entre elles, la lécher… Il y a “trop tard“, qui passe en revue chaque bluray du rayon de la première à la dernière lettre, avant de recommencer. Et qui s’applique tant que parfois, accroupis trop longtemps, le sang ne passe plus dans les jambes et de s’affaler dans l’allée du rayon. Et chaque fois, expliquer aux clients “normaux” qu’il n’y a pas de raisons de s’inquiéter. Le garçon arbore toujours un superbe casque de vélo sur la tête. Visiblement acheté trop tard.

Ils sont si nombreux… Flippant le dauphin, Wonderman de Tunis, Mr pipi, l’empereur dragon, Morticia, le communiste, Brazil, Frankenstein Jr., Rex, Doc, D2R2 et 6PO…

Question musique, la courbe suit son cours tranquille vers l’abime.

Une pratique un peu borderline et limite il y a encore peu s’est désormais imposée. Les albums posthumes s’empilent dans les bacs comme des poils sous une aisselle de Chewbacca. Il est rapidement stupéfiant de constater ce que les coffres secrets de nos ex-artistes préférés pouvaient contenir comme chutes et bandes oubliées.

Qu’on se rende compte que, par exemple, Jimi Hendrix -trois albums au compteur de son vivant- continue a présenter des inédits 48 ans après son décès. A croire que toutes les maisons de disque ont imposé par contrat à tous leurs musiciens sous contrat de déposer leurs brouillons en lieu sûr, avec un accès prémium. Et quand la chose n’est pas possible, on convoque des duos inédits pour cause de non rencontre entre une personne vivante et une autre, morte depuis des années.

Le secteur nourrit de moins en moins de bouches. Après être passés de “champagne et coke” à “jus de fruit et Haribo”, on demande aux uns et aux autres de quitter progressivement la table. Et on remplace les chaises par des tabourets.

Cette fois, ce sont les représentants qui tirent presque définitivement leur révérence. C’est d’autant plus triste pour les vendeurs que c’étaient les représ qui amenaient le plus de bouteilles et de plateaux garnis sur le buffet. Voire la totalité. La chose s’est comme d’habitude faite discrètement, petit à petit.
C’est d’abord tout ce qui ressemble aux labels indépendants qui commence à disparaître, les uns se faisant racheter par les autres. Les visiteurs subsistants espacent ensuite leur rendez-vous (une fois par mois, par trimestre, par semestre…) avant de nous annoncer qu’ils vont bientôt chercher à gagner leur vie dans d’autres secteurs d’activité. Côté majors, la courbe suit la même inclinaison, avec un léger décalage. Les visites deviennent moins régulières, et n’ont plus aucune vocation à apporter de l’information ou des cadeaux. Il s’agit simplement pour eux de désormais vérifier les mises en places et éventuellement relever les manques de publicité sur le lieu de vente en rayon. On imagine l’enthousiasme. Ils sont passés en moins de cinq ans de GO aux mains pleines à une armée décimée de contractuels dépressifs.

Au milieu de cette mare saumâtre deux ou trois nénuphars parviennent malgré tout à éclore. Ou a subsister.

Marseille dispose pour encore quelques temps d’un magnifique forum, à l’acoustique parfaite, qui accueille les artistes les plus prestigieux. Cerise fraiche sur le gâteau sec, la responsable communication qui remplace bientôt le chanteur des couloirs n’est pas motorisée. Elle fera donc appel à moi, régulièrement, pour récupérer les artistes à la gare Saint Charles pour les ramener au centre Bourse. Parmi quelques souvenirs agréables, celui d’entendre Alain Souchon, assis à mes côtés, dans ma 307, raconter à son fils la présence de son grand-père sur la Canebière le jour de l’assassinat du roi de Yougoslavie Alexandre Ier.

Autre détail super chouette: la venue d’un nouveau directeur musicien, qui me fait faire une affiche ayant pour objet de convier tout employé du magasin pratiquant un instrument, une fois par mois dans le fameux forum. Un groupe se forme rapidement, composé de deux disquaires exaltés (je reviendrai sur cette équipe haute en couleurs musicales dans le chapitre suivant), un vendeur informatique de deux mètres tatoué de la tête aux pieds, un vendeur billetterie (ex-disquaire lui aussi) qui écume toutes les salles de concert de la région depuis près de 30 ans, grâce à son talent insolent, le directeur et moi-même. Les reprises les plus folles restent celles que l’on improvise. Nous nous baptisons TLM6, code informatique interne qui signifie “en cours de référencement”.

L’autre étincelle d’espoir vient du côté d’un support physique, qui entame un come-back en version walking dead.
Je suis étonné, en arrivant en 2009, de trouver un mètre bas consacré aux 33t. Les vendeurs sont unanimes: le retour du disque noir n’est pas un simple effet de mode, il va falloir agrandir le métrage, d’autant que les éditeurs, toujours à l’affut, annoncent la réouverture d’usines de production, et le redémarrage de catalogues.

A ce moment-là, je suis catégorique: je laisse cette mode de hipster aux barbus à lunettes, et me jure de ne jamais replonger dans l’analogique de mon enfance, ayant refourgué l’intégralité de ma vaste collection à un ancien collègue dix ans avant.
Muni de lunettes, je ne me ferai pas non plus repousser la barbe.
Les débats ressurgissent comme à la belle époque: la rondeur du son, la taille de la pochette, la chaleur des craquements contre le non changement de faces, l’inaltérité du son et la largeur du choix.

Tous, cependant, le sentent bien. Cette rémission pourrait être le dernier rayon de chaleur sur un paysage à jamais plongé dans le froid et la nuit. On ne peut donc pas se permettre de tirer le store sur ce magnifique couché de soleil. Le paquet va donc être (re)mis sur le vinyle.
Et de ricaner en évoquant la possibilité qu’un jour, le rayon redevienne plus important que celui du CD, comme 20 ans auparavant.
Chacun en sourit, mais personne n’y croit vraiment.


Chroniques de la mort du disque

Chapitre 1 – 1994 La fête est finie

Chapitre 2 – 1999: Ariane perd le fil

Chapitre 3 – 2004: le périmètre s’étend, l’espace se rétrécit

Chapitre 4 – 2008: Le gaming rentre dans la partie

Chapitre 5 – 2011: La fin des reprès

Chapitre 6 – 2013: le plan social

Chapitre 7 – 2015: Il est Deezer, le magasin ouvre ses portes

Leave a comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.