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Chroniques de la mort du disque – Chapitre 6

Oct 12

Chroniques de la mort du disque – Chapitre 6

( 5 minutes)

2013: le plan social

Un vendredi matin, je suis appelé par une hôtesse de caisse pour un cas curieux. Je me souviens aujourd’hui qu’il s’agissait d’un vendredi matin, car c’était alors le jour des sorties audio. Deux jeunes veulent acheter l’intégralité de nos stocks sur une nouveauté rap marseillaise du jour (je ne suis plus sûr qu’il se soit agi de Jul plutôt qu’un de ses petits camarades). Soit près d’une centaine d’exemplaires.

Je me présente auprès des deux jeunes clients et leur demande la raison d’un achat aussi massif que surprenant. Ils m’expliquent qu’il s’agit d’un achat dans le cadre d’une association pour distribuer les CD dans les quartiers nord de Marseille. En l’absence de toute présentation de statuts pouvant étayer cette thèse, et devant la liasse de billets présentés en rouleau comme le font tous les “commerçants indépendants des rues” des quartiers sus-nommés, je me montre circonspect. Ne pouvant pas totalement interdire une telle transaction, je me réfugie derrière le fait que nous sommes tout de même un commerce de détail, et que, par respect pour les clients suivants, un achat de 25 ou 30 disques pourrait représenter un bon compromis. Je sens les deux acheteurs un peu contrariés mais pas super à l’aise. Ils acceptent après quelques tentatives d’arrangements, mais je sens que la chose ne va pas en finir là.

Vers midi, mon doute est largement confirmé. Plus aucun exemplaire n’est présent en magasin. Après renseignements, il semble qu’une multitudes de jeunes gens sont venus acquérir le disque par 5 ou 10 exemplaires. Si au final la perspective d’avoir vendu autant de copies est agréable, je me perds en conjectures quand à la motivation des gamins. Un des vendeurs de l’équipe m’éclaire rapidement: “tu ne te souviens pas, me demande-t-il, de ces types issus d’un syndicat SNCF qui venaient nous acheter tout le stock des disques qu’ils avaient eux-même déposés en dépôt-vente la veille ?”.

Si, je me souviens. Comme de ces deux membres d’un groupe de rap qui avaient été coincés par la sécurité pour vol de jeux vidéos alors que vous mettions leurs CD en tête de gondole dans le rayon d’à côté.

Du coup, quoi ? Une histoire de hit-parade ? Ben ouais.
Au cours des semaines et mois qui ont suivis, la pratique allait devenir courante. Les ventes globales de CD étant devenues à ce points anémiques, les hits étant à présent hyper sectionnés et compartimentés, il suffit maintenant d’une ou deux ventes spectaculaires pour pouvoir ensuite figurer dans les têtes de classement pour au moins une ou deux semaines. Et assurer une pub faite automatiquement par les sites marchands sur le net.
Rémission ou effet collatéral d’un secteur qui n’a pas encore eu tout à fait le temps de réaliser qu’il est presque mort et qu’il commence à sentir mauvais.

En interne aussi, les effluves sont nauséabondes. L’annonce d’un plan social national surprend tout le monde. Non parce que nous pensions être épargnés d’une façon ou d’une autre par les effets d’un marché qui a mis déjà tant de chaines de magasins sur la paille de par le monde, mais par la méthode: depuis des années déjà, les départs ne sont plus remplacés qu’au compte-goutte. Rapidement, on comprend l’idée: l’électrochoc doit aussi servir ceux qui s’accrochent au rêve d’une fin de carrière dans la musique: il est soit temps soit de songer à une reconversion, soit de réaliser que les années qui restent seront encore moins chouettes que le lent déclin qui nous baigne le laisse présager.

Un plan social, c’est un processus lent et pénible, encadré par la loi, qui implique tous les vendeurs du magasin de Marseille, comme d’ailleurs. L’équipe est alors divisée en deux types de “population”, les anciens, presque présents depuis l’ouverture du magasin et le modernes, arrivés dans les dix dernières années.
Et s’il existe une réelle connivence entre tous ces vendeurs, il n’en faudra pas moins que deux d’entre eux nous aient quitté dans les mois qui suivent. Dès lors il convient de savoir qui pourrait avoir un projet de reconversion, ou qui serait prioritaire pour rester..

Le clan des grabataires sympathiques comprend rapidement que la possibilité pour eux d’atteindre la retraite avant que le rayon ne plie définitivement boutique est réelle, d’autant qu’à leur âge, l’idée de tout reprendre à zéro semble un peu farfelue.

Cette équipe..! Il y a Serge, dont on confond les cuisses et les doigts, qui semble être ici chez lui, et qui commença au rayons des cassettes audio, quand la vie semblait encore en noir et blanc. Il y a Laurent dont l’humour borderline et insatiable ne froisse jamais aucun client, et qui arrive à retourner n’importe quel coup de gueule en éclat de rire, entre deux pronostics pertinents de foot, sauf quand il s’agit d’engager de l’argent. Il y a Angélique qui supporte tous ses collègues et les clients, avec un sourire et une bonne humeur éternels, et qui se venge en nous imposant son affection coupable pour la musique et la culture brésilienne. Il y a aussi Benjamin, le multi-instrumentiste fou, prêt à idolâtrer n’importe quel artiste soul ou rap pour des raisons qui m’ont longtemps échappées. Le bougre finira tout de même par me sensibiliser à un aspect qui m’ennuyait poliment jusque là: le travail et l’architecture du son. Et puis il y a tous les autres, aussi, avec lesquels il nous est régulièrement arrivé de passer des journées de blind-test alcoolisés inoubliables.

Comme on ne fait rien à Marseille comme ailleurs, les deux candidats au départ de l’équipe seront ceux qui finalement se rétracteront (pour de bonnes raisons) et celui qui devait rejoindre la librairie quittera l’entreprise, avec un de ses jeunes collègues, qui n’avait rien vu venir, ou presque. Désormais, nous serons donc moins nombreux, et pour faire de moins en moins de “disque”.

Et ce qui est con, c’est qu’on ne peut pas faire subir à certains de nos clients de plan social. Parce que si on regarde bien, c’est un peu la même que pour les équipes: c’est pas toujours les meilleurs qui restent. Les passionnés avec de l’argent sont partis depuis un bail sur le net, incomparable en terme d’offres et de prix. Nous restent les occasionnels (qui ne comprennent pas pourquoi, alors qu’ils viennent nous rendre visite une fois par an, le rayon commence à décroitre de manière spectaculaire) et les oisifs, qui trouvent que tailler une bavette avec un vendeur reste moins cher et moins impliquant qu’une consultation chez le psy.

Par contre, acheter un disque, ils ne voient pas bien l’intérêt.

Et puis, pour parfaire le triste tableau, il reste l’activité incessante des vendeurs. On pourrait croire qu’une baisse drastique des ressources du rayon aurait tendance à diminuer proportionnellement les tâches à remplir, et ainsi accompagner les baisses d’effectif, or c’est presque le contraire. Certes, les arrivages centralisés nous épargnent les longues heures que nous passions il y a quelques années à commander des références, mais en fait, en terme de manipulation des disques, c’est presque l’inverse. Le prix moyen des CD ayant spectaculairement (mais salutairement) chuté, il faut vendre deux fois plus de pièces qu’auparavant pour un chiffre d’affaire moindre. Et presque exclusivement en opérations commerciales, ce qui entraine des mouvements (mise en place massives, retours incessants) de produits titanesquement chronophages.

Dans ce marasme général, un détail cependant interpelle. Lorsqu’un album sort de l’ordinaire pour une raison ou une autre (originalité pour un Stromae, production dantesque pour un Daft Punk…), les ventes sont au rendez-vous, presque égales à ce qui se pratiquait 10 ans auparavant. Ce qui concourt à nous faire penser que de la mort de la vente physique de la musique n’est pas due qu’à des raisons matérielles, explication trop communément répandue. La chute des ventes accompagne une autre chute, celle de la créativité. D’ailleurs, un indice vaut ce qu’il vaut, mais donne corps à cette théorie: le secteur le plus vivace en terme de passages en caisse reste le rap, qui est censé ne concerner que des populations absolument étrangères à ce qui n’est pas dématérialisé.

Un lundi matin, je suis appelé par une hôtesse de caisse. Quoi qu’au fond, je ne suis plus très sûr que c’était un lundi. Ce n’était pas un jour de sorties, en tout cas. Quelqu’un se présente à moi comme agent d’un artiste qui a sorti un album quelques jours plus tôt. Il me demande pourquoi nous n’avons pas plus de quantité sur cette nouveauté. Je lui explique en deux mots le contexte du marché du disque, les approvisionnements centralisés, et l’équilibre à trouver entre visibilité et ventes réelles, très probablement moins fortes que ce que nous avons reçu. En l’occurrence, c’est en partie faux, puisque nous n’avions reçu que deux exemplaires, destinés à être réassortis en cas de vente. Il me dit que désormais, il passera plus de temps à négocier avec Deezer qu’avec nous. Je ne peux rien faire d’autre que de lui souhaiter une bonne journée.


Chroniques de la mort du disque

Chapitre 1 – 1994 La fête est finie

Chapitre 2 – 1999: Ariane perd le fil

Chapitre 3 – 2004: le périmètre s’étend, l’espace se rétrécit

Chapitre 4 – 2008: Le gaming rentre dans la partie

Chapitre 5 – 2011: La fin des reprès

Chapitre 6 – 2013: le plan social

Chapitre 7 – 2015: Il est Deezer, le magasin ouvre ses portes

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