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Chroniques de la mort du disque – Chapitre 7

Oct 12

Chroniques de la mort du disque – Chapitre 7

( 5 minutes)

2015: Il est Deezer, le magasin ouvre ses portes

Mon quatrième changement de ville en 25 ans précipite l’accomplissement de la tendance, et symbolise l’amertume de la trajectoire: le magasin dans lequel je débarque ne compte, en guise d’équipe de disquaires, … qu’une seule personne. Certes, passant de Marseille à Avignon, je change aussi (spectaculairement) de taille de commerce, mais cette différence de catégorie ne fait que renforcer l’effet loupe. Jeune, j’avais aimé Highlander, désormais je peux le vivre: il ne pouvait en rester qu’un.

En l’occurrence, le “un” en question est un vieux bluesman (qu’il chante plutôt bien sur scène) au cuir épais, au porte-monnaie retenu par une chaine et à la queue de cheval résistante.
(Oui, il a bien entendu hurlé dans des combos metal dans les années 80).

Cette solitude dans le poste n’est pas sans conséquence. Alors qu’à mes débuts, les vendeurs pouvaient être trois au seul rayon classique (ou le même nombre dans le même rayon pour couvrir les lettres M à S dans un gros magasin parisien), aujourd’hui, il doit répondre avec la même assurance à une question sur le Tomorrowland, à une autre à propos des tendances intéressantes de la musique brésilienne, savoir sans hésitation quelle est la sensation rap français de la semaine ou indiquer l’interprétation indispensable des grands motets de Lalande réenregistrés chez Glossa. Le tout entre deux renseignements vidéo ou une vente de consoles de jeu. Je ne prétends pas, bien sûr, que la chose est impossible, je dis juste que cela nécessite une foi et une fougue que la plupart des survivants des rayons disques ne possèdent plus vraiment.

D’autant que, phénomène amusant, on lui a confié toute une série de tâches techniques et répétitives, assez éloignées de celles de la vente et du conseil, pour meubler ses temps morts. Car n’oublions pas l’essentiel, le client se fait de plus en plus rare.

Une des conditions de survie de la vente de musique physique est passée par un tour de passe-passe financier qui n’est pas bien spectaculaire vu de l’extérieur mais essentiel en interne: alors que la “dépréciation de stock” était synonyme de mort rapide pour les disquaire (en gros, la vieillesse des invendus qui étaient considérés comme du stock mort et de la perte sèche de trésorerie), des accords sont passés avec les majors (puis la plupart des indépendants survivants) pour que les stocks en magasin soient placés chez nous en système de dépôt-vente et, de fait, puissent désormais leur appartenir.

Si le procédé sauve (au moins pour un temps) la situation, l’effet pervers ne tarde pas à se faire sentir: les maisons de disque forcent les approvisionnements, et les magasins se retrouvent engorgés comme à la plus belle époque, les soutes pleines à craquer. Et le disquaire d’entreprendre un mouvement de va-et-viens digne de Mickey et ses seaux d’eau consistant à remplir des bacs de promos qu’en même temps il vide de la vague précédente.

Le phénomène est rigoureusement le même du côté des supports vidéos, dont la chute des ventes de fonds fait exploser les rotations d’opérations commerciales, aux mêmes titres réalimentés en permanence. Là encore, un vendeur unique est préposé à ces tâches dignes de Sisyphe.

Nos vieilles bornes d’écoute devenant de plus en plus souvent inopérantes et inadaptées, un accord est passé avec un des leaders de la musique en streaming (qui a l’avantage d’être français) pour garnir nos linéaires de tablettes interactives permettant l’écoute de l’ensemble du catalogue du fournisseur en ligne (bien plus vaste que le choix que propose la plupart de nos magasins de province) avec la possibilité d’utiliser son propre casque. Cette offre nouvelle est plutôt bienvenue, et permet de transcender le sclérosant débat qui oppose les tenants de la vente physique contre ceux de l’offre en ligne. Si cela ne résout en rien les problématiques liées à la rémunération des artistes par ces plateformes en ligne, cette association met en lumière le lien qui existe entre les deux univers et rappelle que de nombreux abonnés du streaming, étant avant tout des amoureux de la musique, finiront par acheter, en vinyle ou en CD, les disques auxquels ils tiennent.

Sinon, Avignon est une ville contrastée et fort agréable qui n’est pas sans rappeler parfois Marseille par son mélange d’opulence passée et de difficultés présentes, particulièrement vivante en juillet pendant son trépidant et renommé festival. La proportion de clients frappadingues étant partout la même (sauf peut-être, justement, dans la cité phocéenne), ces derniers sont plus fugaces mais pas moins surprenants.

Nous sommes en 2015, et ça fait exactement 20 ans qu’aucun nouveau rayon musical n’a eu à être créé dans nos magasins, et les seuls créateurs encore un peu passionnants sont soit les papes de micro-niches, soit les survivants plus ou moins glorieux des tourbillons passés. Les meilleures ventes de l’année sont imparables: Kendji Girac place deux albums dans le top 5, entre Louane et Maitre Gims, et Muse remplit les stades.
Vieux con à la mémoire vive saturée et au disque dur rempli jusqu’à la gueule de bonheurs vivaces anciens, je me souviendrai au maximum de deux ou trois disques de l’année, et compenserai en continuant mes recherches enfiévrées de perles pop des années dorées du genre.

Le cercle vicieux ne semble plus pouvoir être brisé, même si l’euphorie des vinyles poursuit son œuvre de dernier sursaut avant la fin. Les clients sont de moins en moins nombreux, donc le choix s’amenuise, donc les clients sont de moins en moins nombreux, donc… Un type de dialogue, plus que les autres, devient régulier:
– (éberlué) Vous n’avez plus que ça ?
– Beeeen, c’est à dire qu’on a un peu en fonction de ce qu’on vend, donc…
– n’importe quoi. Vous faites exprès d’envoyer les clients vers internet.
– Je vous promets que comme les ventes ne cessent de chuter depuis 15 ans, on ne peut qu’ajuster au mieux notre assortiment.
– Mais c’est justement parce que vous ne proposez plus ce qu’on attend qu’on vient moins. Ce qui reste d’ailleurs à démontrer.
– Juste, dites-moi, à quand remonte votre dernier achat de disque en magasin ..?
– Oh, au moins 4 ou 5 ans !
– Voilà.

Presque arrivé au terme de cette morbide trajectoire, il m’arrive de plus en plus souvent de réfléchir sur le phénomène et commencer à revenir sur une position que quelqu’un de mon âge pensait impossible à faire évoluer, et ce depuis les débuts de ma carrière professionnelle. Au-delà des pertes d’emplois colossales que cette transition est en train de finir d’engendrer (comme dans tant d’autres secteurs commerciaux ou financiers) la fin de la vente physique massive (celle du détail continuera encore longtemps, au moins via internet, tant que des maisons de disques continueront à s’y retrouver en terme de fabrication) est-elle en soit un problème profond pour le monde de la musique ? Une fois réglée la question des droits et des revenus des artistes, vivrons-nous plus mal notre passion dévorante parce que des machines marketing auront été en partie écartées ? Nos frénésies complétistes ne trouveront-elles pas d’autres moyens moins immédiats d’assouvir leur insatiable appétit ? Ne sont-elles pas déjà en train de le faire ? Mon couloir garni d’étagères à CD n’est-il pas déjà en train de se couvrir de poussière ?

Toutes les époques portent en elles, avec leurs pratiques nouvelles, la mort d’une série de métiers pour lesquels une forte nostalgie perdure. Mais comme pour l’allumeur de réverbère, le rémouleur, le crieur public ou l’employé de vidéo-club, faut-il pleurer la fin d’un influenceur qui n’a comme auditoire qu’un aréopage de clients égarés et pas forcément réceptifs, et qui n’a désormais pas plus de légitimité que n’importe quel youtubeur passionné ou critique SensCritiquien éclairé ?

Nés à une époque ou la passion ne se propageait que par les magazines spécialisés, les vendeurs experts (souvent merveilleux et stupéfiants) asseyaient leur rôle sur le double fauteuil de l’expérience et de l’écoute préalable de toutes sorties grâce à ses rendez-vous hebdomadaires avec les maisons de disques (sans parler des invitations systématiques à tous les concerts de la région).

Plus rien de cela n’existe, internet ayant mis tout un chacun sur un redoutable (mais formidable) pied d’égalité.
Il ne s’agit ni de le regretter ni de s’en réjouir, mais juste de faire la seule chose possible pour ne pas mourir en tant que passionnés en plus qu’en tant que vendeur: s’adapter et continuer à écouter.
L’ivresse restera possible tant que on saura se satisfaire de l’évolution du flacon.


Chroniques de la mort du disque

Chapitre 1 – 1994 La fête est finie

Chapitre 2 – 1999: Ariane perd le fil

Chapitre 3 – 2004: le périmètre s’étend, l’espace se rétrécit

Chapitre 4 – 2008: Le gaming rentre dans la partie

Chapitre 5 – 2011: La fin des reprès

Chapitre 6 – 2013: le plan social

Chapitre 7 – 2015: Il est Deezer, le magasin ouvre ses portes

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