A la Une Dossiers

The Beatles, une histoire en 13 disques (chapitre 8)

19 décembre 2019 7 min read

author:

The Beatles, une histoire en 13 disques (chapitre 8)

( 7 minutes)

Réveil en fanfare

guyness 9-11 minutes


Paul:

Franchement ? Ça m’a bien fait marrer, touts ces articles annonçant qu’on était fini. Les rumeurs de séparation. Les journalistes “biens informés” (du style de ceux qu’on a jamais croisé, surtout) qui disaient qu’on était secs, plus d’inspiration. A se taper le cul par terre.
OK, on a disparu des écrans radars pendant plusieurs mois, ce qui est une nouveauté absolue pour nous depuis 62. Mais faut pas croire qu’on dormait. Je crois même qu’on peut parler de notre période la plus créative. Tu me crois pas ?
Déjà, on a dû lâcher un double single pour fin 66 sous la pression (d’ailleurs c’est ballot, Penny Lane / Strawberry Fields ne pouvait plus figurer sur le disque du coup). Mais plutôt sympa le petit exercice de style autour de la mémoire du couple Johnny/Paulo, non ? Je crois que John a été vexé que j’ai repris le terme de Penny Lane qu’il avait au départ prévu dans “in my life”, de Rubber Soul. Résultat, il s’est perché dans son arbre de Strawberry Field, cet orphelinat où il allait jouer quand il était minot. Pour la première fois de notre carrière, on a fait que n°2 en Angleterre. Y en a qui s’en sont donné à cœur joie sur l’idée de notre déclin. Moi, je m’en fous, je suis persuadé que c’est qu’on a fait de mieux depuis nos débuts. Je me suis quand même inspiré de Bach pour le solo de trompette, mine de rien.

Bref.
Le plus drôle, c’est que pendant qu’on mettait la touche finale à l’album, on a démarré deux autres projets coups sur coups, déjà bien entamés au moment où est sorti le disque: y a d’un côté Magical Mystery tour, dont on va vous reparler très vite, et la musique de Yellow Submarine, dont la production a été lancée.
Question sécheresse d’inspiration, tu repasseras !

Revenons à notre Sergent Poivre. L’idée, en fait, c’est moi. Comme presque tout sur le disque d’ailleurs.
Y avait deux trucs derrière la fanfare: d’abord reprendre un titre ressemblant à tous ces groupes à la mode du moment du côté de la côte ouest, avec leurs noms à rallonge, comme Quicksilver Messenger Service ou Big Brother and the holding company. Et puis, surtout, l’idée de concevoir quelque chose presque sous un nom d’emprunt, histoire de se dégager de toute cette pression, de l’attente des fans. On peut dire qu’on réussi notre coup: l’ambiance des sessions était globalement féconde, tendue mais prolifique.
Quatre mois, il nous a fallu pour enregistrer les 13 titres de l’album ! On est loin des 12 heures du premier album !

Depuis Revolver, le moindre mot que l’on couche sur papier devient matière analyse, décortication, recherche de sous-entendu. Et la encore, ça ne loupe pas, on s’est déjà aperçu que plusieurs chansons du disque ont été expliquées de la plus farfelue des manières.
Un exemple ? “Fixing a hole”. Faut arrêter de voir la drogue partout. Oui, j’ai bricolé ! Juré ! J’ai acheté cette baraque en Ecosse en fin d’année dernière, suite aux conseils de notre conseiller fiscal. Et quand j’ai décidé d’aller y passer un moment, avec Jane, on a trouvé la maison si délabrée (cinq ans sans occupation, balayée par les vents marins, faut dire) qu’il a bien fallu réparer quelques trous dans la toiture ! Et pas question de faire appel à de la main d’œuvre extérieure. Personne dans le coin ne sait qui a acheté la baraque, et j’apprécie trop l’anonymat du séjour pour risquer de mettre tout ça en péril.
Lovely Rita, idem: c’est pas une pute, merde ! Juste une contractuelle. Oui, je sais. Notre inspiration est parfois curieuse.
J’ai rencontré une chouette fille au Bag O Nail’s. Linda. Vachement plus curieuse et chaleureuse que Jane. Hmmm…

John:

Ça me fait marrer que les gens aient tout de suite trouvé LSD, pour Lucy in the sky with Diamonds. Je vous jure que c’était juste le dessin de Julian ! Lucy, c’est une de ses copines de classe.
D’ailleurs, c’est pas dur, toute l’inspiration pour le disque m’est venue de choses trouvées à la maison. Faut dire que je sors plus. Je passe mes journées au lit. Tout est bon: un dessin du fiston, un paquet de Corn Flakes (“good morning, good morning”, elle me sort déjà par les oreilles celle-là, j’aurai sans doute pas dû)
ou une affiche de cirque sur le mur (trouvée pendant le tournage de la vidéo de Strawberry Fields) et hop !
Paul a définitivement pris le leadership, et on va dire que je m’y fais. De toutes façons, l’avenir du groupe, entre nous…
Mais bon, on a quand même réussi à travailler ensemble. Quand Paul arrivait avec une idée de chanson, on la terminait souvent à deux. Il reste très réceptif, et ça me va. “Getting Better”, par exemple (en référence à Jimi qui avait remplacé Ringo en 64, vous vous souvenez ? Il arrêtait pas dire ça, à chaque concert), si on avait écouté Paul, il en aurait fait un truc tout gentil et optimiste. C’est moi qui ajouté les petites phrases du style “ça pouvait pas être pire, de toute façon”, ce genre de contre-point mordants qui font tout l’équilibre du truc.
Et je ne parle pas de la pochette du disque, qui ne ressemble à rien d’autre. Même là, on s’est déchainé, tous les deux (ils ont pas voulu que je mette Hitler dans les personnages, par contre).

J’ai rencontré une chouette artiste à la galerie Indica, pendant une de mes rares sorties. Un truc complètement avant-gardiste, le trip de Paul, avec ses copains. Une expo barrée. Quelque chose m’a particulièrement enthousiasmé: y avait un escabeau, pour pouvoir accéder à une loupe accrochée au plafond, et un petit mot écrit à côté.
Je suis monté. Vous savez ce que c’était le mot ? “yes”. J’ai adoré. Si ça avait été “fuck” ou “je vous ai bien eu”, je serais parti illico. Faudra que j’essaie de la revoir un de ces jours. Intrigante, la donzelle.

George:

Marrant comme l’album est écartelé entre l’air du temps (dont, oui -et je le revendique- je suis une part essentielle, avec mes influences indiennes) et le plus pur côté british nostalgique. Prenez le thème du disque, ou “when I’m 64” (que Paul avait écrit bien avant même qu’on parte à Hambourg), le “Mr Kite” de John, ou même “good morning”. On peut difficilement faire plus rosbif, comme disent nos “amis” froggys.

Il y a quelque chose qui me fait particulièrement plaisir, c’est que pour la première fois, j’ai l’impression d’avoir enfin de l’influence sur les “collègues”. Ils sont venus assisté à une conférence du Maharishi Mahesh Yogi à l’hôtel Hilton, avec Patti et moi. C’est très agréable comme sentiment.
Par contre, ils ne viennent pas trop aux week-end que j’organise. Ils trouvent ça un peu trop planant et sérieux, d’après ce que m’ont dit Paul et Ringo. John, de toutes façons, plus personne ne le voit. En dehors des sessions de studio, bien sûr. Brian non plus d’ailleurs.
Tant pis. en attendant, j’ai la réelle impression d’être doté d’une nouvelle conscience cosmique. Je vais tout faire pour continuer à pousser les aminches à me suivre dans cette voie. Il faut absolument mettre notre succès et notre influence au service de quelque chose de solide. La frivolité occidentale, ça ne peut plus durer.

Au fait, on est allé voir Jimi Hendrix sur scène, ce jeune prodige américain. Et vous savez quoi ? Il a repris un de nos morceaux ! On était très fiers.

Ringo:

Je me suis mis aux échecs. Ça occupe. Le studio, ça devient un truc d’un autre monde.
Je ne prendrai qu’un exemple. “A day in the life”. Vous ne pouvez pas imaginer le nombres de semaines qu’on a passé la dessus.
Le bon plan, c’est sûr, c’est que du coup je ne suis pas mécontent de moi. J’ai même déjà lu dans je sais plus quel journal qu’il s’agissait sans doute de la partie de batterie la plus complexe jamais enregistrée sur un album de pop. Quand même !
Vous pouvez pas imaginer le boulot de John, Paul, George (Martin) et Geoff (Emerick) sur la chanson ! Au départ, ce sont deux chansons, une de John (I read the news today oh boy) qui passe en revue tous les faits divers du Daily News, et celle de Paul (Wake up !) sur un souvenir d’enfance. Ils ont ajouté un tas de références obscures pour amuser la critique, et roule ma poule.
Mais y a des quand même des trucs de fou dedans. La note finale de piano, vous savez, qui fait 42 secondes ? Ils ont utilisé deux Steinway pour y parvenir, en effectuant un nombre incalculable de prises. Combien s’en rendront compte ?
Ma chanson (enfin, je veux dire, celle que je chante) est super chouette, elle me correspond bien, le titre est judicieux, et on parle déjà de reprises. Jusque là, tout va bien.

Cinquième Beatle George Martin:

Un concept album ? Quelle curieuse notion ! On a juste soigné les enchainements, mis une reprise de l’intro en fin de disque pour donner une idée d’unité et puis voilà. Des idées, il y a tellement eu dans les arrangements et à toutes les étapes de la production qu’il n’est pas nécessaire d’en inventer de nouvelles après coup. C’est en tout cas le travail le plus gratifiant de ma carrière même si je considère mon travail préalable dans la musique classique. C’est quatre garçons ont d’ors-et-déjà marqué l’histoire de la musique populaire, j’en suis persuadé.
Ma plus grande satisfaction serait que les musiciens continuent à s’en inspirer longtemps. Vraiment du beau boulot. Je prends dès maintenant les paris: on parlera encore de ce disque dans 20 ans.

Leave a comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.