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Les archives James Bond, dossier 25: Mourir peut attendre (2021)

4 juin 2022 15 min read

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Les archives James Bond, dossier 25: Mourir peut attendre (2021)

( 15 minutes)

Au service secret du crime de lèse-Majesté

Quotient James Bondien: 5,75

(décomposé comme suit:)

BO: 6/10

Une bande originale assez curieuse et très contrastée. Curieuse parce qu’assez peu Zimmerienne, plutôt passe-partout en écoute exclusive, mais qui souligne assez agréablement certaines scènes du film. La chose étant possible quand, bien entendu, toutes les reprises de Au service secret de sa Majesté ont été écartées. On pourra se contenter de lui reprocher de faire comme ses prédécesseurs depuis David Arnold: une BO sans thème inoubliable qui pourrait habiller n’importe quel (bon ou mauvais) film de 2021.

Titre générique: 7/10
Un titre frustrant tant il aurait pu devenir un des grands singles de la franchise s’il ne lui avait manqué ce petit quelque chose pour complètement décoller. La voix de Billie Eilish se mêle parfaitement à l’univers Bondien et la mélodie serait presque digne d’avoir été composée par John Barry. Mais l’orchestration ne parvient pas à totalement à porter le titre vers l’horizon qu’il semblait viser. Pourtant, c’est sans doute l’élément du film qui se rapproche le plus d’une perfection que le reste n’atteindra jamais.

Séquence pré-générique: 6/10
La plus longue de l’histoire des James Bond. Ces 24 minutes sont un film dans le film, qui se paye même le luxe de comporter sa propre introduction. Une séquence pré-pré-générique, en quelque sorte. Avec son inévitable trauma infantile qui explique les failles et la possible part d’ombre de l’héroïne. Le village de Matera est superbement photographié, les cascades sont très visuelles, et déjà le grand défaut du film éclate sous le soleil italien: le drame qui semble se jouer entre Bond et Swann ne nous touche pas, non que les acteurs l’interprètent mal mais parce qu’il est mal écrit. Un pathos pataud qui envahit un moment du film pourtant traditionnellement dévoué à la décharge d’adrénaline pur. Pathos qui ne quittera le récit que le temps d’une (trop courte) escale cubaine.

Générique: 5/10
La recherche d’hommage envahit l’écran dès les premières images du générique, avant d’être remplacée par une symbolique un poil appuyée. Daniel Kleinman semble plus que jamais se mettre au diapason de la qualité du film qu’il habille. En très grande forme sur Casino Royale ou Skyfall (et dans une moindre mesure sur GoldenEye), beaucoup moins ici.

James Bond Girls: 6/10
Une note qui pourra paraître curieuse ou tiède, mais qui ne pouvait autrement trouver un équilibre entre une Madeleine Swann qui rate tout ce qu’on peut rechercher chez une James Bond girl et la pétillance comique et pétaradante d’une Paloma qui ne reste que trop peu de temps à l’écran. Sans oublier une forme de neutralité incarnée par une Nomi qui n’arrivera jamais à faire croire qu’elle puisse pouvoir être, ne serait-ce que trois secondes à l’écran, l’équivalant sur le terrain de la légende qu’elle remplace. Une scène en Norvège résume tout: a-t-on déjà vu James arriver après une bataille simplement pour faire le chauffeur ?

Méchant(s): 5/10
Un personnage pauvrement écrit, jusque dans son nom. Comment peut-on, au sein d’une franchise qui s’est distingué par une collection de patronymes plus délirants et excentriques les uns que les autres, oser un Lyutsifer ? Un aspirant scénariste adolescent n’aurait-il pas lui-même détecté une tentative grossièrement ratée ? Son parcours et ses buts sont à l’avenant. Une fois vengé de Blofeld, quel est réellement son but, quels moyens disproportionnés met-il en œuvre pour se venger d’une humanité honnie ? Sa fin (je me précipite sur Bond alors que je lui ai déjà placé plusieurs balles dans le coffre) est malheureusement à la hauteur de son envergure: réduite.

Cascades: 6/10
Les deux plus spectaculaires ayant été données en pâtures aux foules avides dans une bande-annonce qui a tourné en boucle pendant presque deux ans, difficile de sentir un véritable effet wahou ! (terme francisé) au cours de cette introduction prédigérée. Le reste n’est pas indigne mais n’est pas non plus complètement inoubliable.

Scénar: 5/10
Neal Purvis et Robert Wade ont sans doute plus que jamais subi les feux croisés des volontés croisées de producteurs ambitieux, d’acteurs vindicatifs et de recherches d’adaptations à l’époque moins bien négociées que dans Skyfall par exemple. Le problème des failles scénaristiques Bondiennes sont bien plus visibles et gênantes dans un univers sombre et réaliste (le fameux « arc Craig ») que dans un environnement léger et loufoque.

Décors: 5/10
Rien de bien croustillant à se mettre sous les yeux avant le grand final sur l’ile de Lucifer, pardon, Lutsyfer, qui se révèle au final un pot-pourri des plusieurs épisodes précédents. Et pour peu qu’on ne goûte que moyennement aux grandes figures géométriques froides, il y a assez peu de chance d’être transporté par ce design minimaliste qui sera bientôt la coquille un peu creuse de la pire idée scénaristique des 25 films de la série.

Mise en scène: 6/10
Cary Joji Fukunaga alterne de beaux moments de mise en scène avec beaucoup d’autres, passables, ou juste fonctionnels. Comme tant d’autres artistes embarqués dans ce projet pharaonique, il dépend surement trop souvent d’un script qui ne permet pas le transport émotionnel à la hauteur de ce budget démesuré. Problème de taille, cependant
: Cary a co-écrit le scénario avec Purvis et Wade, et est donc en même temps victime et bourreau, exécuteur de ses propres basses œuvres.

Gadgets: 6/10
Une montre et une Aston Martin DB5 (qui fera mystérieusement le trajet retour Norvège-Matera en fin de métrage), soit la portion minimale qu’un Bond peut offrir. Mais il est vrai que toute la période Daniel Craig est assez avare en gadgets.

Interprétation: 6/10
Tout le cast fait le job avec application, mais ne peut totalement transcender un texte qui ne permet à personne de rafler la mise. Seule Ana De Armas tire son épingle du jeu, et pas seulement sur de prétendues aptitudes physiques étonnantes. Cela vient peut-être aussi du fait que son personnage soit le seul qui apporte une touche de légèreté et de fun dans un ensemble qui cherche en permanence l’émotion et la noirceur. Et cela donne un indice du ratage de l’ensemble quand précisément c’est l’aspect dur et (plus) réaliste qui avait redonné toute sa vigueur à la franchise avec l’arrivée de Craig.

JAMES BOND ROUTINE:

– Drague: Pas braiment, et c’est forcément un peu triste, tant cela fait partie de l’ADN du personnage. James est amoureux et même papa. Du coup, il ne cherche même pas à draguouiller Nomi (à un moment où il se croit encore libre de toute attache) ou Paloma. Le monde à l’envers.


– Plus loin que le bisou ? Monogame comme un non-007. Il n’y a que Madeleine qui a le droit aux étreintes passionnées de notre James.


– Bravoure: Si on croit à cette histoire de Nanobots, c’est un acte final de bravoure ultime.

– Collègues présents: 007. Mais un autre.


– Scène de Casino ? Aucune.


– My name is Bond, James Bond: Au guichet du M.I.6, pour être admis dans les bureaux. Humiliation.

– Shaken, not stirred: Avec Paloma, à Cuba. Et il en faut deux verres.


– Séquence Q: D’abord dans son appart. Où on apprend l’orientation sexuelle de ce dernier, une grande première dans la série. Puis dans l’avion entre la Norvège et l’île de Safin.

– Changement de personnel au MI6: Un changement de 007, ça compte ?

– Comment le méchant se rate pour éliminer Bond: Discuter pendant des plombes avec sa fille dans les bras. Puis laisser partir la même fille sans raison… Et surtout, venir à bout portant tailler la bavette alors que Bond a déjà été touché plusieurs fois, afin de pouvoir se faire exploser le bras tranquillement. Tout ça pour déclamer mollement ses dernières tirades pathétiques. Quel bouffon ce Lutsyfer.

– Le même méchant tue-t-il un de ses sidekicks ? Non, pas capable de ça non plus.

– Nombre d’ennemis tués par Bond au cours du film: 68. James est devenu un tueur de masse au cours de ses deux dernières apparitions. Il était temps qu’il tire sa révérence.

– Punchline drolatique après avoir éliminé un adversaire ? « That’s really blew his mind ». Pas vraiment un haut-fait de cette rubrique.

– Un millésime demandé ? Toujours pas ici. Craig boit comme un trou, mais sans finesse. Qu’on se le dise.


– Compte à rebours ? Celui des missiles. Mais pas vraiment symbolisé par un décompte digital.


– Véhicules pilotés: L’Aston Martin DB5, puis une V8 et une DBS Superleggera, un voilier, un hydravion, un Land Rover Defender 110, un gros avion C17 et un planeur à gravité…

– Pays visités: Italie, Jamaïque, Cuba, Norvège, et un coin perdu entre les eaux territoriales entre le Japon et la Russie.


– Lieu du duel final: Une île dans ces mêmes eaux.

– Final à deux dans une embarcation perdue en mer ? On en est bien bien loin. (soupir…)

PRÉ-PRODUCTION

C’est une tradition, Neal Purvis et Robert Wade, duo qui travaille sur les scénarios de Bond depuis Le monde ne suffit pas, proposent une première mouture qui ne servira que de base à la version finale. Dans ce premier jet, qui date de 2017, figure le retour de Madeleine Swan et l’idée d’une toxine qui cible un type précis d’ADN.
Débarque alors Dany Boyle, qui reprend complètement l’histoire, aidé par son scénariste attitré John Hodge. Ils développent ensemble une version qui appuie fortement la charge émotionnelle (ce sont eux notamment qui proposent que Bond ait une fille), mais peu à peu, on s’éloigne de la vision qu’ont Barbara Broccoli et Michael G. Wilson, qui supervisent et valident toujours in fine les versions du script. En août 2018, certains différents fondamentaux persistants, Boyle et Hodge se retirent.

Cary Joji Fukunaga, remarqué pour son travail sur True Détective (plus que pour ses précédents films), et qui avait déjà postulé quelques mois auparavant comme prétendant à la réalisation du James Bond 25, tente sa chance dès qu’il apprend le départ de Boyle, en envoyant un mail à Barbara sans trop d’espoir. Deux semaines plus tard, le voilà autour de la table des responsables de ce nouvel épisode. Il parvient à définir avec Broccoli et Wilson les points qui semblent à ses yeux essentiels: il y aura un nouveau 007 aux côtés de James, la menace passe par une ADN ciblée, et Bond devra mourir à la fin.

En effet, c’était une idée à laquelle Daniel Craig tenait beaucoup presque depuis ses débuts, dans le sens où cela finalisait l’idée d’humaniser un héros qui désormais pouvait souffrir… et donc aussi mourir. Cette même idée avait été envisagée dès Spectre, avant d’être abandonnée.
L’écriture est donc réorientée vers ce but, qui devient une priorité plus qu’une conséquence.
A cinq petits mois du début du tournage, Fukunaga concentre ses efforts sur tout ce qui entoure le méchant (son background, ses buts, ses dialogues), dont le traitement lui semble nettement insuffisant. Mais il doit travailler dans l’urgence.

Barbara Broccoli a de grosses difficultés à arrêter un titre, qui change régulièrement. Depuis que l’idée de la mort du héros est validée, elle cherche un titre à double sens (respectant en cela l’esprit de Fleming) qui prendrait une autre dimension une fois que les spectateurs auraient vu le film. No time to die devient évident quand elle se rend compte qu’il correspond à la version anglaise d’un titre produit par son père en 1958 (Tank Force dans sa version originale, La brigade des bérets noirs dans sa version française…), film de … Terrence Young. Cela lui semble un signe du destin impossible à ignorer.

L’annonce du tournage se fait à GoldenEye, la maison jamaïcaine de Fleming où il écrivit tous ses romans.

TOURNAGE

Le premier plan est filmé fin mars 2019. Une fois n’est pas coutume, on commence là où l’histoire débute, en Norvège. Cette séquence contenue dans le pré-générique, est tournée en 65 mm IMAX. On en profite pour réaliser de nombreux plans de la poursuite en voiture, même si une grande partie de cette séquence sera finalisée en Ecosse.
Entre les deux, des prises de vue extérieures sont filmés dans les îles Féroé, pour le repaire final de Safin.

Changement drastique de température pour l’étape suivante, en Jamaïque. Cette île, très attachée à l’univers de Bond, reste un moment plutôt agréable pour toute l’équipe, même si Fukunaga se souvient que l’endroit est synonyme de petite frustration pour lui: il avait introduit l’idée (hautement saugrenue) d’y faire réapparaître Grace Jones en une May-Day reine du crime locale, ressuscitée et amie de Bond.
Le 8 mai cependant, Craig glisse sur un ponton humide et se blesse, cette fois à la cheville. Les deux semaines d’arrêts obligatoires qui s’en suivent obligent à reprogrammer le retour à Pinewood sur le plateau 007, la scène du chalutier avec Leiter étant remplacée par celle de la jeune Madeleine sous la glace.
Pinewood représentait de toute façon une énorme étape du tournage. Tout le Cuba nocturne y étant implanté. C’est là aussi où le repaire de Safin est bâti, Mark Tildesley s’inspirant énormément de Ken Adam pour ses croquis préparatoires, pour Dr. No ou On ne vit que deux fois. Pour l’intérieur des laboratoires, il s’inspire également du centre de cryptologie d’Hawaï, siège de la NSA, l’endroit même où Snoden travaillait.
Et question espionnage, la production n’est pas totalement épargnée, d’une façon cette fois un peu plus sordide qu’à l’ordinaire, quand un employé de l’entretien est arrêté après avoir posé des caméras dans les toilettes féminines du studio.

L’Italie représente le dernier gros morceau. Plus de 450 personnes se rendent sur place et investissent Matera et ses environs, au bas de la botte italienne. La cascade à moto est décidée très tardivement, seulement quatre semaines avant son tournage, le temps de trouver le pilote adéquat et de fabriquer la moto nécessaire à cette prouesse.

Fukunaga a depuis le début adopté un parti-pris de réalisation qu’il parvient à tenir jusqu’à la fin du tournage: plans fixes quand Bond maîtrise son entourage et les événements qui l’entourent, caméra à l’épaule quand les choses deviennent hors de contrôle.
Il est à noter que, pour ne pas connaitre les mêmes déboires que pendant Spectre, plusieurs versions du script circulent, dont la plupart sont fausses, pour mieux tromper l’ennemi. A titre d’exemple, on trouve une copie où Nomi incarne 001, ou une autre où Bond survit et se fait adouber chevalier.

La scène pendant laquelle Bond trouve la mort est tournée le 5 octobre, date de la sortie de Dr. No. L’acteur voit le traitement familial de son histoire une sorte de boucle parfaite. Trois petites semaines plus tard, Le 25 octobre 2019, Craig dans une séance de nuit, descend une ruelle et sort du cadre, c’est son tout dernier plan en tant que James Bond. Et même s’il ne sera pas celui qui aura incarné le plus de fois l’espion britannique, il est celui qui sera resté l’acteur en titre le plus grand nombre d’années (15 ans, contre 12 à Roger Moore pour deux films de plus).
Toute l’équipe est présente sur la plateau et l’émotion est générale.

POST-PRODUCTION

Avec un budget initial juste supérieur que celui de Spectre, le film est désormais le considéré comme le James Bond le plus cher (247 millions de dollars) de l’histoire. Ses 775 millions de recettes n’en font cependant pas, loin s’en faut, le plus succès de la série (Skyfall, moins cher, ayant dépassé les 1,2 milliards de dollars). Les circonstances de son exploitation expliquent cependant en partie ce relatif recul. Il bat pourtant un certain nombre de records, comme le film le plus long (devançant Casino Royale), contenant la séquence pré-générique elle-même la plus longue.
C’est surtout le film dont la sortie a été le plus reportée, dans des circonstances que l’on connait. Ses reports successifs (1 an et demie entre la date originale prévue, le 8 avril 2020 et la sortie le 8 octobre 2021) ont permis à la presse de faire ses habituels choux gras sur le côté maudit du tournage, ce qui a le don d’énerver Craig, qui finit par prendre la parole pour rappeler que tous les tournages de l’histoire de la saga ont connu leur lots de pépins et péripéties.

L’avant-première d’avril 2021 à Monaco ayant été annulée, c’est finalement le 28 septembre 2021 au Royal Albert Hall que la chose se fait, dans la grande tradition Bondienne.
Malgré la fin inattendue de son héros, le public est rassuré en découvrant le traditionnel le message « James Bond will return » en fin de générique. Ne reste plus qu’à connaitre qui et quand 007 fera son retour sur le grand écran.

LA CAUSERIE FINALE AU COIN DU FEU D’ONCLE NESS
(Un feu aux poudres, qu’il déclenche au cours d’un débat sur la place des héroïnes dans l’univers des films d’espionnage dans l’entertainment hollywoodien, en estimant de manière totalement inappropriée que la couleur des yeux est aussi importante que la capacité à déclamer Shakespeare. Il voulait, avec cette petite pointe de cynisme, souligner la différence de traitement entre les sexes du point de vue de l’écriture des personnages et pousser les scénaristes de l’industrie cinématographique à écrire de meilleurs rôles pour les actrices, mais aura été sans doute mal compris)

On l’a vu à plusieurs reprises, la saga a souvent cherché à copier les succès du moment (blacksploitation, Kung-Fu, Star Wars…), et il serait intéressant de savoir dans quelle mesure le succès de Game of thrones ne pourrait pas avoir influencé d’une manière ou d’une autres les scénaristes de cet épisode 25. Quand on prend tous les personnages récurrents présents au début du reboot Casino Royale, tous les personnages du film (Bond, M, Mr White, Felix Leiter, René Mathis) sont morts un par un, au cours des cinq films de la période Craig. Cette frénésie de faire disparaitre tous ses personnages clef de la série pour la vivifier n’est peut-être pas totalement venue de nulle part.

Et plus que la romance mal construite et peu crédible entre James et Madeleine, c’est sans doute l’introduction du thème de la famille qui détone le plus dans la diérèse Bondienne. En voulant protéger sa femme et sa fille, 007 se voit propulsé dans un environnement terriblement banal, proche d’une myriade d’actioners sortis depuis 50 ans. Une de ses spécificités fondamentales venait à disparaitre.

CRITIQUE PUBLIÉE À L’ÉPOQUE DE LA SORTIE DU FILM

C’est souvent le cas: au cœur tout scénario, même le plus décevant, se cache le moment de lucidité le plus cruel. Ici, c’est Bond qui, assis en face de M, lui demande tout à coup si c’est le bureau qui a grandi ou si c’est M qui a rapetissé.
Devenue pierre angulaire du 25ème James Bond, la question concerne bien entendu le spectateur: l’écran est-il devenu plus grand au fil de la franchise, ou le héros est-il en train de se frotter à l’époque et ainsi diminuer ?

Grand dépit: le rendez-vous est donc manqué contre toute attente, dans la mesure où la saga Daniel Craig nous avait habitué au rythme d’un épisode sur deux réussi. La dernière étape était d’autant plus essentielle qu’elle concluait un cycle qui du coup allait basculer vers le pleinement réussi ou l’amèrement raté. La déception de cette deuxième option est donc à la hauteur des espoirs (et des plaisirs) soulevés par Casino Royale et Skyfall.

Ce qui heurte d’ailleurs le plus le vieux Bond-fan partiellement enthousiasmé par les chapitres précédents est cette façon qu’à No time to Die de rater précisément la cible atteinte auparavant: les hommages aux périodes passées sont fades (le méchant est terne et sans background crédible vis à vis de son parcours et par rapport à ses buts, le complexe final situé sur une île oubliée est sans surprise) et les prises de risques sont presque à chaque fois à côté de la plaque.

Placer dès les premières minutes du film le thème musical d’Au Service Secret de sa Majesté (puis repris en intégralité en fin de métrage) pouvait annoncer un réjouissante couleur: un des meilleurs (si ce n’est LE meilleur) James Bond de l’histoire racontait précisément comment Bond devenait amoureux et se mariait, avant d’être rattrapé par son destin d’agent solitaire semant la mort autour de lui. Mais l’hommage ne permet pas toutes les transgressions. Plus exactement, Bond peut bien évidemment tomber amoureux (puisqu’il venait de le faire avec Vesper Lynd, ce qui est d’ailleurs un peu redondant) mais – et c’est essentiel- il faut qu’on puisse y croire. Il serait facile ou malencontreux de comparer ici Diana Rigg à Léa Seydoux (Brrr, quelle curieuse association de noms…) mais quel que soit ce que l’on pense de la plastique ou du jeu des deux actrices, le compte n’y est pas. A aucun moment la passion entre les deux personnages n’est palpable ou même crédible.
Et si on ne se montre pas sensible à cette pale idylle, tout l’édifice branlant de la tentative d’un Bond romantique s’effondre.

C’est d’autant plus dommage que les 2h43 du film (là encore, une durée inédite qui ne se justifie sans doute pas pleinement pour ce genre de divertissement) passent assez agréablement et recèle son lot de moments fugacement agréables. L’épisode Cubain introduit une Ana de Armas pétillante et fun qu’on regrette de ne pas voir plus longtemps. Quelques cascades, quelques accompagnements musicaux, certains plans à la photo très réussie nous rappellent à quel point cette série peut continuer à être pourvoyeuse de plaisirs et digne d’être chérie.

Mais arrive la fin et c’est alors que le véhicule narratif, largement cabossé par les divers accidents évoqués plus haut, vient heurter le mur fatal de l’ineptie ultime, du sacrilège fatidique.
Une erreur qui sera extrêmement difficile de réparer à l’avenir.

Mais laissez-moi vous exposer Le paradoxe de l’immortel

Le personnage cinématographique de James Bond comporte un certain nombre de caractéristiques immuables qui, si elles ne sont pas respectées, sortent tout simplement la franchise des rails qui la maintiennent en vigoureuse et saine vie depuis 60 ans. Bond est 1) sujet britannique 2) espion 3) buveur de Martini 4) dragueur aussi impénitent qu’irrésistible et un brin macho et surtout, surtout 5) immortel.

Ce dernier état pourrait et devrait rendre toutes ses aventures ennuyeuses et sans enjeu (phénomène contre lequel essaient de lutter toutes les sagas à base (super-)héros) mais ce qui fait le sel des Bond depuis 25 films consiste à savoir jusqu’à quel point il va morfler et par quel dilemme moral ou quel sacrifice il devra passer pour conserver ce statut si spécial.
Dans ces conditions, le savoir aussi soumis à l’arbitraire ou aussi fragile que n’importe qui devrait lui conférer une humanité déchirante, et aurait dû logiquement parachever l’entreprise débutée avec Casino Royale. C’est donc sacrément paradoxal que cette torsion absolument fondamentale du mythe Bondien ne débouche que sur un immense sentiment de gâchis. Il ne meurt que dans des conditions dix-mille fois rencontrées dans les 24 films précédents, au seul nom d’une soi-disant fatalité auquel il est trop facile de ne pas adhérer: si on ne croit pas une seconde à son histoire d’amour avec Madeleine, la fin devient inepte et sacrilège, et confronte le prochain reboot à bien des périls, qui mettent en réel danger l’avenir de la franchise.

Un peu trop de crimes de lèse-Majesté en un seul film.
Prendre des risques, c’est bien, respecter quelques fondamentaux, c’est mieux.

Car ici, Bond n’est plus un héros hors-norme évoluant au sein d’un univers cohérent possédant ses propres codes mais un type lambda qui devra du coup peu à peu sombrer et se dissoudre dans une époque qui le rendra de plus en plus obsolète.
Sa mort aurait eu plus de sens si elle avait clôturé définitivement l’histoire du personnage (cela dit, il aurait été triste qu’il disparaisse de cette façon, à l’issue de cette histoire insipide, dans ce néanmoins joli feu d’artifice).
Mais non, Bond va semble-t-il ressusciter à la manière d’un Spider-Man balloté par les studios et perdu dans un manque de direction artistique. Un naufrage à la sauce Star Wars est désormais possible.

Du coup, et c’est super malheureux, nous avons désormais la réponse à notre question inaugurale. L’écran est resté le même. C’est un des personnages les plus importants de la culture populaire du dernier demi-siècle qui commence à rétrécir.
Les amateurs du vieil espion sont désormais plongés dans le doute : est-il appelé à disparaitre au terme de sa prochaine incarnation ? N’y aurait-il donc que les diamants qui soient éternels?

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