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Les archives James Bond, Dossier 4 bis: Casino Royale (1967)

19 juin 2022 11 min read

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Les archives James Bond, Dossier 4 bis: Casino Royale (1967)

( 11 minutes)

Royal au bar !

Quotient James Bondien: 5,08

(décomposé comme suit:)

BO: 7/10
Une B.O. qui non seulement vaut presque à elle seule le visionnage du film, mais qui réussit en plus l’exploit de faire se demander à son auditoire si oui ou non, Burt Bacharach n’aurait pas pu, lui aussi, participer à la grand aventure EON production, et rejoindre l’immense John Barry dans la production merveilleuse des accompagnement sonores de James Bond. Et si le thème principal, assez léger, pop et merveilleux, cadrerait mal, sans doute, avec la magnificence habituelle des compositions de Barry. Par contre, le single lui…

Titre générique: 7/10
… « The look of Love », interprété par Dusty Springfield, aurait sans doute trouvé une place quelque part au milieu de la longue lignée des thème principaux de la saga. Ou avec très peu d’aménagement dans l’orchestration. Certes, ce n’est pas le titre du générique, mais c’est bien la chanson qui aura connu un très joli succès l’année de sa sortie. En tout cas, Baccharach fait ici un superbe boulot, comme à son habitude.

Séquence pré-générique: 5/10

C’est très court, c’est une blague rapide dans une pissotière qui donne le ton de ce qui va suivre. Ni follement drôle, ni complètement pourrie, cette courte séquence n’a rien de bien marquante à proposer.

Générique: 4/10
Difficile de parler ici d’un travail qui ressemble fortement à des tonnes de choses qui se pratiquaient à l’époque, sans génie ni quoi que ce soit de honteux. La petite touche de déception vient peut-être du ton du film, qui pourrait faire attendre un truc comme le proposera Terry Gilliam moins d’une décennie plus tard avec les Monty Python. Pas aussi fou, mais au moins quelque chose qui s’en rapproche.

James Bond Girls: 7/10
Pas une fille marquante, mais une pléiade de jeunes filles plus pétillantes et explosives les unes que les autres. Le retour d’Ursula Andres (avec sa vraie voix cette fois), la danse hypnotique de Joanna Pettet, la détention lascive de Dalilah Lavi, la participation active de Barbara Bouchet à la sélection des futurs 007, sans oublier Jacqueline Bisset et tant d’autre, c’est un festival ! (voir plus bas, pour découvrir dans quelles conditions ce casting impressionnant a pu être réuni…)

Méchant(s): 5/10
Il n’y en a pas vraiment ou alors un peu tard. Et bien entendu, il est plus du registre de la farce qu’autre chose. Et c’est bien dommage, car le plan de Jimmy Bond (alias Dr. Noah) était parfait: rendre toutes les femmes sublimes et tuer tous les hommes de plus d’1m40.

Cascades: 2/10
Des cascades ? Quelles cascades ? Bon, ça saute dans tous les sens dans la grande bagarre finale, mais pas de quoi réellement parler de cascades dignes de ce nom.

Scénar: 3/10
Le grand gâchis. Même si, comme on va le voir, c’est presque un miracle final que le film paraisse si cohérent au vu de la folie qui a présidé sa conception. La légende raconte qu’au départ, un script complet existait.

Décors: 6/10
Michael Stringer fait souvent un super boulot, compilant ce qui peut s’imaginer de plus délirant dans la culture pop des sixties. Simplement, une jolie liste de ce genre de films peut se dresser assez facilement, pour peu que quelques moyens soient débloqués. Et des moyens, il y en a eu ! Certains plateaux semblent d’un prix démesuré par rapport au temps passé à l’écran (comme le carrousel qui s’élève pour enchanter le discours de Allen, dispositif étonnant pour autour de 4 secondes d’apparition), et même pour ne pas apparaitre du tout ! (un Taj Mahal complet pour la danse de Mata Bond, qui restera derrière une porte fermée).

Mise en scène: 5/10
Difficile de distinguer quelque page que ce soit parmi cette pléthore de réalisateurs (Huston, Parrish, parmi quatre autres fous volontaires) qui ont eu bien du mérite à délivrer quelque chose de simplement cohérent, le temps d’une scène.

Gadgets: 5/10
Des Apple Watch 60 ans avant l’heure, des voitures télécommandées à grande distance, et diverses autres babioles psychédéliques, le tout toujours au service de la farce.

Interprétation: 5/10
A boire et à manger, avec une cascade de célébrités qui semblent là plus pour s’amuser que pour délivrer une performance mémorable. Avec, pour ne rien arranger, une haine tenace et absolue entre les deux poids lourds du casting, opposant Sellers à Welles, que nous ne verrons dans le même plan que le temps d’une très courte scène.

JAMES BOND ROUTINE:

– Drague: Ne nous y trompons pas: tout le monde drague à peu près tout le monde, sauf peut-être David Niven qui semble -à juste titre- assez mal à l’aise avec ses comparses mineures. Même s’il prend un bain avec l’une d’entre elles.


– Plus loin que le bisou ? Pas vraiment. Ça bécote, ça allume, mais ça n’a pas vraiment le temps de passer aux choses sérieuses, dans la folie ambiante.


– Bravoure: Cette notion n’était pas inscrite au cahier des charges de cette démence générale.


– Collègues présents: A-t-on déjà vu au moins six 007 dans le même film ?


– Scène de Casino ? Bien entendu, assez longue, avec Le Chiffre.


– My name is Bond, James Bond: Dans ce même casino.

– Shaken, not stirred: Non, mais on boit du Martini quand même. Et même deux.


– Séquence Q: Sous la forme d’un tailleur anglais homosexuel.

– Changement de personnel au MI6: Sir James Bond remplace M.

– Comment le méchant se rate pour éliminer Bond: Un méchant ? Bond ? Que ces notions sont floues.

– Le même méchant tue-t-il un de ses sidekicks ? Personne n’en a le temps.

– Nombre d’ennemis tués par Bond au cours du film: 15, Sir David Niven effectuant un joli merry-go-round avec ses assaillants en fin de bagarre générale.

– Punchline drolatique après avoir éliminé un adversaire ? On le croit souvent arriver. On l’espère. On l’anticipe. Mais elle ne vient pas.

– Un millésime demandé ? On boit du Taittinger. Mais on ne mentionne aucune année.


– Compte à rebours ? C’est celui de Jimmy Bond et son hoquet infernal et surtout définitif.


– Véhicules pilotés: Une Bentley 3 litres et une voiturette dans le complexe final de Jimmy Bond.


– Pays visités: Un pays d’Amérique du Sud, l’Ecosse, l’Allemagne, la France et la Thaïlande. Sans oublier, évidemment, la Grande-Bretagne.


– Lieu du duel final: Un casino. Royale. Mais il ne s’agit pas vraiment d’un duel. Mais d’un boxon géant à base de cow-boys, d’indiens, et de lions de mer.

– Final à deux dans une embarcation perdue en mer ? Tout le monde est allé au paradis.

PRÉ-PRODUCTION

Gregory Ratoff avait acquis dès 1953, l’année de sortie du livre de Ian Fleming, les droits de Casino Royale, le premier de tous les James Bond version papier. Lorsqu’il meurt en 60, c’est son associé Charles Feldman, qui reprend le flambeau, devenu entre-temps un personnage en vue d’Hollywood: découvreur de talents, mais surtout maitre des films impossibles à faire. C’est cette dernière étiquette qui va sans doute l’entrainer vers ce qui a bien failli être un désastre, pour au final ne devenir qu’une incongruité, digne témoin de son époque frappadingue.

Car, qu’on se le dise, c’est presque un miracle que le film apparaisse aussi cohérent au vu de sa préparation et de son tournage.
Mais jugez plutôt: Feldman veut profiter du succès foudroyant des premiers films de ce qui devient la franchise la plus rentable du cinéma, pour surfer sur cet engouement, ne voyant pas comment il pourrait s’assoir sur les droits d’un roman de la série qu’il est le seul à posséder. Très vite, l’idée d’en faire un Bond sérieux est abandonnée: le film serait soit plat (Bond sans Connery) soit considéré comme un plagia.
La nécessité d’en faire quelque chose d’autre ne pouvait déboucher que sur une forme parodique: plus de filles, plus de couleurs flashy, plus de musique irrésistible.

Charles Feldman part très rapidement sur l’idée d’un film à sketchs, chacun dirigé par un réalisateur différent.
Mais avant même la mise en chantier de cette phase à haut risque, Feldman fait travailler jusqu’à 15 scénaristes sur le projet, qui aura connu au final 15 versions, étalées sur plus de 12 ans (car l’idée d’adaptation avait commencée avant même le démarrage des productions de Saltzman et Broccoli, et avant même l’angle parodique).
Quand on pense que Fleming avait mis 6 semaines à écrire son roman…

Selon la légende, seuls deux personnes ont pu voir un jour le script en entier: Feldman lui-même, et David Niven, pour accepter ou non le rôle. Une fois fait, l’acteur anglais ne reverra jamais la version complète. Et comme nous allons le voir, presque tout le monde, réalisateurs, acteurs, scénaristes, a apporté son grain de sel (parfois de la taille d’un rocher), sur le script, les dialogues ou sa vision du personnage. Et la chose est d’autant plus encouragée que chacun ne travaille désormais que sur sa portion. De manière parfaitement compartimentée.

Et cette absurdité généralisée va se retrouver à chaque étape de la production. Les équipes des effets spéciaux travaillent chaque jour avec une équipe de tournage différente. Feldman utilise jusqu’à 6 studios différents, dans lequel on tourne simultanément. Ursula Andress avoue que le script change tous les jours, elle doit réapprendre ses dialogues en permanence, fait des dizaines d’essayages de costumes qui ne verront jamais la lentille d’une caméra (elle parviendra néanmoins à garder son costume de Carnac auquel elle tient beaucoup, même quand on décide de ne plus la montrer juchée sur un éléphant).

Huston propose donc très naturellement l’idée d’un Bond à la retraite, pendant que le MI6 nomme tous ses agents sur le terrain 007, afin de propager la légende. Il tourne la première scène, qui comporte les lions dans un domaine anglais, demeure d’un David Niven, érigé en maigre fil rouge d’un récit parfaitement inconséquent.

TOURNAGE

Peter Sellers est de loin le plus fou et le plus difficile des acteurs à gérer sur le plateau. Il n’accepte dans un premier temps de ne partager l’écran qu’avec un seul acteur plus renommé que lui, et c’est Niven. Sa haine pour Orson Welles (venue du fait que la princesse Margaret l’avait snobé pour saluer Welles avec un immense sourire peu de temps avant ?) transpire à l’écran, au point qu’il refuse d’apparaitre en même temps que l’américain. Un seul plan, furtif, les réunira dans le même cadre, avant que des champs-contrechamps soient impératifs pour la suite, les deux jouant des jours différents. Accompagné de son propre scénariste, Sellers impose des changements de dialogues tous les jours, ce qui pousse Welles à faire de même.
Il disparait plusieurs jours avant de revenir à l’improviste, se montre imbuvable avec tout le monde. C’est lui, par exemple qui refuse la présence de l’éléphant à l’écran, en hurlant à distance, à l’adresse de Welles « pas deux pachydermes sur le même plateau » ! Ce qui va provoquer l’hystérie d’Andress à propos de son costume qu’elle utilisera finalement au cours d’une autre scène.
C’est d’ailleurs parce qu’Ursula a une idylle avec notre Jean-Paul Belmondo national que ce dernier apparait rapidement à l’écran, dans l’incroyable scène finale.

Val Guest, un des 6 réalisateurs, devait travailler 8 semaines sur le projet. Il restera au final 9 mois.
Deborrah Kerr commence par passer une journée, et reste finalement 6 semaines, tellement elle s’amuse, voyant son rôle réinventé du jour au lendemain. Les visiteurs de ce type se succèdent, et supplient leurs copains de pouvoir participer: Peter O’Toole se prépare en une nuit pour faire le joueur de cornemuse et se fera payer une caisse de Ballentine (17 ans d’âge) et une caisse de champagne.
Hugh Hefner décide de trainer car il trouve sur le plateau un nombre infini de candidates pour son journal. Car il faut dire que le casting de jolies jeunes femmes dure tout le temps du tournage, et même déborde un peu le temps du film. Il se dit que tout Londres postule dans cet immense casting permanent, et que certains abus auraient commis par des versions pirates de ce recrutement géant.

Woody Allen ironise beaucoup sur son attractivité animale qui fait des ravages parmi ces nombreuses candidates (ce qui résonne surement un peu curieusement à nos oreilles de spectateurs du 21ème siècle), et passe beaucoup de temps à faire autre chose que le simple acteur. Il investit son cachet dans le poker (auquel tout le monde se prête) et les œuvres d’art. Il a même le temps d’écrire une pièce et le script de son tout premier film Prends l’oseille et tire-toi.
Le poker concerne tout le monde, tout le temps. On joue gros, et tout devient démesuré sur les plateaux: on joue son compte en banque entre chaque scène, on aime vraiment, et on finit par se donner quelques vrais coups de poing à l’écran.

Pour autant, la grande scène finale va demander un travail de titan à ses concepteurs, par la multitude des figurants concernés, et la folie des choses convoquées à l’écran: pas facile de faire cohabiter dans une vaste chorégraphie des flèches enflammés, des lions de mer, des indiens et des vétérans de l’armée.

POST-PRODUCTION

Aussi incroyable que cela puisse paraitre, le film n’a finalement couté que 12 millions de dollars, ce qui parait dérisoire si on accumule les scènes dispendieuses ou un mécanisme incroyable apparait quelques secondes à l’écran, les dizaines de décors immenses réalisés qui n’ont servi à rien, ou les tonnes de costumes réalisés en pure perte. A ces conditions de productions qui peuvent paraitre aberrantes, s’ajoute un service de publicité qui dilapide plus de 2 millions en projets farfelus qui ne verront jamais le jour, remplacés chaque jour par une idée encore plus improbable que la veille.

Malgré cette accumulation d’erreurs qui semble définir tout film maudit qui se respecte, sa sortie bénéficie de l’aura de son personnage toujours en plein essor, de la pléiade de stars qui s’accumulent devant la caméra, et d’une forme de curiosité, au moins, qui permet au film d’engranger 42 millions de dollars de recettes, faisant de ce projet monstrueux et fou un solide succès financier.

Il faudra attendre 39 ans pour que les droits des descendants de Feldman puissent être récupérés, afin que la famille Broccoli puisse l’intégrer au pan « sérieux » de la saga.

LA CAUSERIE FINALE AU COIN DU FEU D’ONCLE NESS
(Un feu roulant de critiques, après qu’il ait été surpris en train d’utiliser ses lunettes déshabillantes dans le casino de Bandol. Pas une situation vraiment royale.)

Il s’est dit que la volonté de faire de ce Casino Royale une parodie vient aussi de l’échec des négociations avec le duo Saltzman/ Broccoli. Entre autre parce que Connery aurait exigé un million de dollars pour participer à cette association (nous sommes alors en pleine Goldfinger-mania). Ce qui aurait donné à Feldman l’idée de réitérer ses succès comme Hollywood parade (1944) ou What’s new pussycat (1965), en embauchant les « ratés » d’EON production (Niven, Welles) ou ses anciennes gloires (Andress).

Un acteur est le parfait symbole de ce bordel gigantesque. Terrence Cooper avait été signé pour jouer l’espion britannique dès 1964. Son contrat stipulant qu’il ne pouvait apparaître dans aucune autre production avant le lancement de ce projet, il coule de longs mois de farniente dans des recoins exotiques de la planète, en prenant son temps mais aussi du poids. Au final, il apparait comme un Bond perdu au milieu de 6 autres, et n’a même pas l’occasion de tirer la moindre épingle de son jeu. La suite de carrière ne sera qu’une longue litanie de séries télé méconnues et d’occasions ratées.

Le plus frustrant, au final, c’est qu’avec ses moyens démesurés (à l’échelle de son ambition), le film ne soit plus abouti ou maitrisé. Et surtout, ne soit pas cette proposition échevelée dans lequel l’idée d’une blague ne nous fait pas plus sourire que son résultat à l’écran, ici pour un problème de rythme, là pour une faiblesse d’interprétation, ailleurs une paresse d’écriture.
Même dans la caricature et la farce, James Bond nécessite plus de sérieux.

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