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The Beatles, une histoire en 13 disques (chapitre 10)

7 février 2020 9 min read

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The Beatles, une histoire en 13 disques (chapitre 10)

( 9 minutes)

L’avarié était en blanc

Ringo:

Un an depuis le dernier disque ! Un an ! C’est la première fois que ça nous arrive ! Le précédent record, c’était 10 mois. Mais là ! Une éternité. Faut dire qu’on en a vécu des trucs, depuis “Magical”..!
Heu, mais attendez… Pourquoi c’est toujours moi qui commence à parler dans ces chroniques ? Parce que c’est comme ça ? Oki doki.

Donc, reprenons le fil. Voyons. Noël dernier, le four de notre film à la télé, on part chacun dans notre coin. OK !
Y a George qui nous invite à aller avec Patti et lui à Rishikesh. Pour suivre les cours du Mahatmah Mahesh Yogi. On décide tous de les suivre.
Trois mois en Inde, mec ! T’imagines ? Moi non plus. Avec Maureen, on est rentré au bout de 3 semaines. J’en pouvais plus. Pas tant le climat. Mais la bouffe. Je sais que c’est bizarre pour un anglais de dire ça, mais nous fayots sauces tomates me manquaient trop. Paul a tenu un peu plus, mais j’ai bien senti que c’était pas son truc non plus. Il est rentré un peu après moi. Parc contre, John et George, des enragés ! Presque trois mois complets les bougres !

On était vraiment toute une bande la-bas: Mike Love des Beach Boys, Mia Farrow, pour ne citer qu’eux.
Non, puis la méditation, c’est super, mais c’est pas pour toute monde. Cela dit, même les plus fervents n’ont pas pensé qu’aux choses purement spirituelles.
Je peux même annoncer ici qu’une bonne partie des 30 morceaux de notre nouvel album ont été composés en Inde.

Album qui pourrait bien être le dernier. Incroyable comme le vent a tourné ces derniers mois. L’atmosphère est devenue pourrie en studio.
La faute à plein de trucs j’imagine. Mais c’est sûr que la nouvelle copine de John n’a rien arrangé. C’est quoi ce plan de rester collés l’un à l’autre jour et nuit ? La présence de madame en studio, bonjour l’angoisse. Surtout quand elle commence à nous conseiller de faire ceci ou modifier cela. Mais pour qui elle se prend ? Le cinquième Beatles ? Non seulement c’était la première fois qu’un membre extérieur s’imposait à nous, mais en plus elle l’a fait avec largesse ! Le lit de camp sous la console, putain !

Puis bon, quatre ou cinq mois en studio, c’est bien sans l’être. Les gars ont commencé à faire des trucs chacun dans leurs coins. Sans les autres. Moi, d’ailleurs, c’est pas dur, à un moment, j’en ai eu tellement par dessus les oreilles que je me suis barré. Plusieurs jours.
Quand je suis revenu, j’ai retrouvé ma batterie couverte de fleurs, tellement ils avaient l’air contents de me revoir. Je crois que sans moi, le groupe n’existerait déjà plus. Même Geoff, l’ingé-son, s’est cassé.

J’ai de temps en temps l’impression d’être une bouée de sauvetage pour eux. Marrant quand tu songes au nombre de fois où je coule. Dans la Vodka.
Tout ça n’a pas empêché Paul de jouer à ma place plusieurs fois. Style “Back in USSR”, sans moi le morceau ! Pas une seconde tu peu m’entendre dedans. Sympa, non ? Pour rigoler, tout le monde m’aime bien. Question musique, c’est comme si j’existais pas.
Bon, j’ai quand même pu placer ma compo de 64 (“don’t pass me by”), mais c’est pas comme si on en parlait pas depuis des années ! D’habitude ils disaient qu’il n’y avait pas assez de place sur le disque. Là, avec un double, ils n’ont tout simplement pas pu.

Cela dit, je suis même pas rancunier. Quand Hendrix a quitté mon appart Londonnien (pas ma résidence principale, je vous rassure) je l’ai prêté aux tourtereaux. Bien sûr, il a fallu qu’ils se fassent chopper pour possession de drogue chez moi. Ça m’apprendra à être sympa.

George:

On a voulu prendre le contre-pied absolu de Sgt Pepper.
Pochette hyper fouillé ? / pochette blanche. Production hyper léchée ? / plein de morceau acoustiques. Paroles à double-sens et planantes ? / cette fois, on cause western, chienne, ob-la-di, ou cochons.
En parlant de cochons, les interprétations des critiques et journalistes ont encore frappé fort. Cette fois, nous voilà communistes ! Parce que je tape sur les banquiers, parce que John parle de révolution, parce que Paul rêve de retourner en URSS. Hop, nous voilà tout rouges !

Tiens, pour la première fois, un cinquième larron a joué avec nous sur le disque. Et pas n’importe qui. Mon pote Eric. Clapton. Dieu, pour les intimes. Le solo de “While my guitar”, c’est lui. Pour le remercier, je lui ai dédié ma chanson sur les chocolats qui pourrissent les dents. Faut avouer qu’il est l’unique sujet des paroles. T’as vu ses ratiches ?
On partage tout avec Eric. Enfin, pas complètement tout, j’espère, ha ha !

Forcément, 30 titres, j’ai pu en placer plus que d’habitude, mais quand même. Ça commence à me courir, leur prédominance. Sans rire, j’ai de moins en moins l’impression que mes compos font tâche au milieu des leurs ! S’ils continuent à me museler comme ça, tu vas voir l’album solo que je vais leur pondre !
En tout cas, je ne sais pas si ça se sent, mais jamais nos différentes personnalité ont sonné aussi différentes que sur ce disque. On dirait presque une compilation de trois (allez quatre, soyons sympas avec le Richie) compositeurs indépendants. En tout cas, moi, je ne me suis jamais aussi facilement projeté vers un futur hors Beatles. Y a un moment où va falloir songer à arrêter les conneries.

John:

J’ai l’impression que le John Lennon de 1967 est un total étranger. Je ne sais pas ce qui n’a pas changé dans ma vie en un an. J’ai quitté la maison, Cynthia (notre épisode indien a sonné le glas de nos derniers espoirs, d’autant que je passais mon temps à guetter le courrier, les lettres de cette artiste japonaise me rendant fou), et même Julian (pour qui j’ai écrit cette berceuse presque d’adieu, “good night”). Si t’ajoutes à ça la mort encore récente de Brian, la fin des tournées, la plongée féroce dans toutes les drogues inimaginables, tu peux comprendre que j’ai eu de sacré coups de mou, qui ont pris la forme de “Yer Blues”.
“So tired”, c’est autre chose: à Rishikesh, la méditation me rendait fou, j’arrivais réellement plus à dormir. Par contre, je vous rassure, tous: le “”paul is dead miss him miss him”” que j’ai introduit à l’envers à la fin du morceau, c’était pour déconner (même si j’en ai eu souvent envie, de sa mort, en y réfléchissant bien). Faudrait pas que certains s’emparent du truc pour extrapoler des histoires à dormir debout.

C’est fou comme le fait d’être loin de tout -télé, téléphone, sorties- m’a rendu prolifique en Inde. “Dear Prudence” ? C’était juste la soeur de Mia (l’actrice) qui est restée prostrée dans son bungalow pendant des semaines, juste histoire d’atteindre le nirvana plus vite que les autres. En pleine compétition de méditation, la donzelle ! Elle a failli en devenir folle. “Sexy Sadie”, pareil: au premier degré ça parle de cette pute célèbre des années 60 dont a su sur le tard que c’était un travesti. Sauf en fait je parlais de Mahatmah Yogi. Même si, avec le recul, je me demande si on a pas profité de cette rumeur de coucherie pour lever le camp comme des voleurs. Faut dire, trois mois, merde ! Ça peut venir à bout des vocations les plus tenaces. D’ailleurs George n’a pas ramené sa fraise, et il est revenu avec moi sans sourciller !

Bon, comme les analyses de nos textes continuent à me hérisser le poil, j’ai continué mon petit jeu. Avec “Glass Onion”, j’ai obscurci les énigmes (le morse c’est Paul, haha !), commencé la rétro du groupe (qui commence à sentir le sapin, je vais pas tarder à me barrer de toutes façons).

Faut voir comment les autres ont reçu Yoko. Je compte même me barrer d’Angleterre d’ailleurs. Aux Etat-Unis, par exemple, elle est considérée comme un artiste. Ici, c’est juste une curiosité japonaise. Je supporte plus ça. C’est un peu le thème de “everybody’s got to hide…” d’ailleurs.
Bon, je dis du mal de Paul, mais on a continué à se tirer gentiment la bourre, quand même. A la suite d’un conférence de Yogi sur la relation entre l’homme et la nature, on a écrit chacun notre chansonnette. La sienne “mother nature’s son”. La mienne, c’était “i’m just a child of nature” mais quelque chose ne me bottait dans les paroles. Je la sortirai plus tard, celle-là.

Autrement, mes deux préférées sont Julia, dans laquelle je parle pour la première fois de ma mère, que j’ai si mal connu, Et “hapiness is a warm gun”, qui déchire. Déjà le titre, hein ? Et ben figurez-vous que je l’ai trouvé quasi tel quel dans un magazine de flingues qui trainait à Abbey Road.”Hapiness is a warm gun in your hand” qu’ils écrivaient. Ça se suffisait presque en soi-même, non ?
C’est la première fois qu’on utilisait un 8 piste, sur celle-là. Je me demande si quelqu’un l’avait fait avant nous. Pas en Angleterre en tout cas.

Ce pays est sclérosé. Je te dis pas le scandale pour notre album expérimental avec Yoko. Comme si deux corps nus était une offense au pays et à Dieu ! Le contenu, un enregistrement de notre première nuit passée ensemble, semblait moins déranger les gens. Remarque je suis pas sûr que beaucoup l’ont réellement écouté.

Heureusement qu’on peut encore s’amuser avec les musiciens “extérieurs”. Ce bol d’air, le Rock’n’roll circus des Stones. Ça a été l’occasion pur moi de monter un petit groupe sympa, avec Keith (Richards), Mitch (Mitchell) et Eric (Clapton). Y a pire, dans le genre, non ?

Paul:

Ça m’a tellement saoulé d’entendre que j’étais le “gentil Paul qui écrit des bluettes” que je pense avoir écrit le morceau le plus sauvage de l’histoire de la musique jusqu’ici. C’est même plus du rock, c’est au delà. Plus dur, plus froid. Style métal. En même temps, fallait pas que ce journaliste parle comme il l’a fait du “I can see for mIles” des Who. J’avais même pas encore entendu le morceau en question que je pondais Helter Skelter. On l’a presque joué une demi-heure sur la version qui est restée sur le disque. Tu m’étonnes que Ringo hurle “j’ai des ampoules plein les doigts !!” à la fin !
Bon, j’ai aussi montré que j’étais capable d’être à l’origine du premier morceau Reggae blanc de l’histoire. George et John n’ont pas voulu qu’on le sorte en single, les enflures !

Ils veulent de moins en moins de choses, faut dire. John enfoncé jusqu’au cou dans la dope et sa… créature, George et ses délires mystiques, Ringo qui ne songe qu’à faire la fête. Sans moi, tout partirait en sucette. Y a bon nombre de morceaux que j’ai joué tout seul, guitare, basse, batterie, de A à Z, en studio ! Des exemples ? Beeen, tu prends “wild honey pie” (thanks Pattie, sans toi, ce morceau ne venait pas sur le disque), “blackbird”, “Why don’t we do…” (jaloux sur le coup, le John, en plein dans son style), “mother nature’s son”…
Tu vois, moi aussi je me suis séparé, mais j’en ai pas fait un préalable à la vie du groupe. J’ai juste écrit une ou deux chansons pour Linda, c’est tout: “I will”, ou “birthday” (heureusement qu’elle était au courant que Martha était ma chienne, autrement, elle aurait pu être jalouse).

Bon, après, le truc qui me vexe, c’est quand même le coup du “Revolution 9” de John. Tu vas voir qu’il va apparaitre comme le génie expérimental du groupe alors que c’est la première fois qu’il essayait, avec son éminence jaune, alors que je tente des trucs dans le genre depuis deux ans au moins ! Et sacrément mieux que cette… chose, là, qui n’avait rien à faire sur notre disque.

Si on fait le point, le groupe, les compagnies Apple, tout est un peu dans la tourmente. Alors y a des trucs qui marchent plutôt bien, comme les deux premiers singles du label: Hey Jude (que j’ai écrit pour le fils de John, qui morfle en ce moment) et “Those were the days”, de la petite Mary Hopkins (produit et écrit par moi, je précise) tour à tour number one, my friends ! (Hey Jude, c’est le record du single le plus long de l’histoire: 7m10 les copains ! Pas peu fier sur le coup !)
Par contre, y a pas mal de choses qui partent en vrille, comme les invention du pote de John, Magic Alex (un sacré fumiste si vous voulez mon avis), ou la boutique de fringue. On a du fermer et distribuer les stocks aux passants.
Les comptes du groupe, c’est un peu pareil, ça part un peu dans tous les sens. Va falloir trouver un replaçant à Brian, pour assainir tout ça.

En tout cas, ce serait trop con que notre aventure prenne fin. Je vais tout faire pour recoller les morceaux. Faut qu’on s’embarque dans un nouveau projet, qu’on évacue tous les griefs et qu’on continue à survoler la planète. C’est un devoir. Un peu l’impression que tout le poids du groupe et de nos sociétés sont sur mes épaules. Mais ça ne me fait pas peur. Dans dix ans, on sera encore là.
Et si on faisait un film ? Mais un vrai cette fois. Un documentaire, tiens. Les Beatles en pleine création, ça pourrait perte chouette, ça.

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